Science/Technologie


Exploration Spatiale - notre Interview de Frédéric Marin
2  La mort de Michael Collins

3  Après le Covid-19, d’autres virus d’origine animale nous menacent
4  Pourquoi la visioconférence met-elle notre cerveau K.-O.
5  Subissons-nous une mutation pérenne ?
6 SF : la viande artificielle sur mesure

Exploration spatiale : Interview de Frédéric Marin - L'interview est enregistrée sur You Tube (lien ci-après)

Le cosmos ne sort pas de l’actualité. Le milliardaire Richard Branson a réussi le 11 juillet 2021 son premier vol suborbital dans l’espace avec son avion missile "Virgin Galactic" qui a inauguré le tourisme spatial. Il a soufflé la vedette à Jeff Bezos, qui a accompli son vol neuf jours plus tard sur sa fusée "New Shepard" avec trois passagers, son frère Marc, ainsi que le plus jeune astronaute du monde, Olivier Daemen, un garçon de 18 ans, et l'astronaute femme la plus âgée de l'histoire Wally Funk, 82 ans.Dans ces deux cas, les engins se sont posés en douceur après leur vol.
Le 15 septembre 2021 ce fut le tour de Space X, la firme d’Elon Musk, de propulser dans l’espace quatre passagers. Le vaisseau de Space X a décollé depuis la mythique aire de lancement 39A au Kennedy Center de la Nasa, en Floride, d’où sont parties les missions Apollo vers la Lune. Ces quatre personnes, deux hommes et deux femmes, tirés au sort lors d’une loterie, devaient rester trois jours dans l’espace et aller au-delà de la station spatiale internationale ISS.
C’étaient Hayley Arceneaux, 29 ans, rescapée d’un cancer pédiatrique et handicapée, entretemps assistante médicale, première personne avec une prothèse à aller dans l’espace ; Sian Proctor, afro-américaine, professeur depuis 20 ans des sciences de la Terre, deux fois candidate à la Nasa pour devenir astronaute et finaliste. Jared Isaacman, 38 ans, pilote milliardaire, commandant de la mission. Milliardaire et PDG de l’entreprise Shift4 Payments, il a payé le billet du voyage à ses trois Co-passagers. Il est qualifié pour voler sur des appareils militaires et a battu un record du monde en jet : et enfin Chris Sembroski, 42 ans, ancien de l’armée de l’air américaine, ayant servi en Irak.
Finalement, ils n’étaient pas tous aussi novices qu’on l’avait dit et ils avaient subi un entrainement durant des mois, à bord notamment d’une centrifugeuse (un bras de plusieurs mètres en rotation rapide et avaient vécu l’apesanteur à bord d’un avion en vols paraboliques. Mais surtout ce vol, à la différence des précédents, était entièrement automatisé, c’est-à-dire pilote depuis la Terre.   

Ces vols touristiques sont souvent critiqués. Ils produisent inutilement du CO2 et de l'acrobatie, dit-on. Cependant, la fabrication de fusées réutilisables et l'argent récolté quand le vol dans l'espace ne coûtera plus que 5 000 à 10 000 euros et non plus des millions de dollars, auront une grande utilité. Jeff Bezos, né Jeffrey Jorgensen à Albuquerque en 1964, a remercié tous ses collaborateurs. Il se distingue du commun des mortels parce que, démarrant dans les affaires sans un sou, il est devenu "l'homme le plus riche du monde" grâce à sa société Amazon. Il a créé l'entreprise "Blue Origin" vouée au tourisme spatial. Si l'on veut explorer l'espace, coloniser d'autres planètes, il ne faudra pas cracher sur l'argent.
"C l'Europe. Conférence Paneuropéenne de Strasbourg" s'est entretenue le 29 juin 2021 avec le Dr. Frédéric Marin, chercheur en astrophysique, membre du CNRS. Monsieur Marin est basé à l'Observatoire Astronomique de Strasbourg, rattaché à l'Université de l'Eurométropole strasbourgeoise. Son domaine d'étude principal est l'évolution des trous noirs au centre des galaxies afin de mieux comprendre comment se sont formées les grandes structures de l'Univers. C’est un expert dans le domaine de la polarisation des hautes énergies et il fédère la recherche sur la polarisation des quasars en France. (Interview menée par Jean-Paul Picaper)


JPP : Dites-nous en deux mots, Monsieur Marin, ce qu’est un quasar. Je suis sûr que 90% de nos auditeurs ne savent pas ce que c’est.
FM : Ce sont des noyaux actifs de galaxies proches des trous noirs mais qui apparaissent au télescope comme des points très brillants, ce sont les objets les plus lumineux de l’univers. Le mot est une abréviation de quasi-stellar radiosource en anglais.
Je me focalise aussi sur un second axe de recherche: l'anthropologie de l'espace lointain. Il s'agit de l'étude de l'exploration humaine de l'espace, de l'orbite terrestre aux lointaines exoplanètes.
JPP : Oui, je sais que c’est votre principal centre d’intérêt. Nous devrons en reparler et faire un colloque là-dessus. Ce qu’on voit actuellement, ce sont de nombreuses activités assez spectaculaires cette année dans votre domaine de recherche : tout d’abord l’atterrissage réussi du robot Perseverance sur le cratère Jezero de la planète Mars et le bon fonctionnement de ses instruments, y compris le spectromètre fabriqué en France ; puis le lancement de Thomas Pesquet et de ses coéquipiers vers la station spatiale et plus récemment ses trois sorties dans l’espace pour installer un panneau solaire. Je ne sais plus si l’alunissage d’un engin chinois sur la face cachée de la Lune a eu lieu cette année ou l’année dernière. L’Inde aussi après la Chine va se lancer dans l’espace avec une capsule appelée Gaganyaan emportant trois spationautes et les Russes coopèrent désormais avec les Chinois. J'ai l'impression en revanche que les activités spatiales russes sont en chute libre, n'est-ce pas votre impression ?
FM : Les activités spatiales russes sont complètement différentes depuis la chute de l'URSS. La politique de la recherche spatiale concurrentielle a changé, le paradigme aussi et les financements sont allés à la reconstruction du pays. La recherche russe dans le spatial reste excellente mais elle ne correspond plus à ce qui se passait avant les années 90. Gros focus sur le tourisme spatial et les manières d'injecter de l'argent dans une recherche qui peine à être financée par l'État. Ils ont une très grosse concurrence des pays capitalistes où le secteur privé se charge de ce genre de recherche/exploitation. Il est difficile de les concurrencer. Mais la Russie possède encore une formidable expertise dans la création de vaisseaux spatiaux habités (les fameux Soyouz) fiables, robustes et peu chers.
JPP : Pesquet a voyagé dans une capsule Crew Dragon de Space X, d'Elon Musk, un missile privé, et non plus sur une fusée russe de Baïkonour comme jusqu'ici. Mais on dit que les Russes vont remplacer leurs vieux Soyouz et par une nouvelle capsule plus moderne baptisée Oriol.
FM : C'est une histoire d'argent. Les lanceurs privés américains sont moins chers car en partie réutilisables. Mais l'ESA comme la NASA et le ROSCOSMOS travaillent à l'élaboration de nouveaux lanceurs réutilisables. Le problème est que les entreprises privées ont un coup d'avance. Dans le cas des Russes, un nouveau lanceur appelé Soyouz-5 va remplacer les anciens d'ici la fin de la décennie. Soyouz-5 (également connues sous les appellations Feniks ou Sunkar) remplacera à l'horizon 2022 la fusée Zenit dont il reprend les dimensions, le système propulsif et les installations de lancement. Soyouz-5 doit lancer le nouveau vaisseau spatial Oriol (anciennement Federatsiya) en 2022. Oriol doit à la fois remplacer le vaisseau spatial Soyouz en assurant la relève des équipages de la Station Spatiale Internationale et être utilisé pour transporter les cosmonautes jusqu'à la Lune dans le cadre du futur programme spatial lunaire de la Russie.
JPP : Ce qui frappe, c'est que l'Europe n'a pas de missile interplanétaire. Les Européens vont obtenir désormais des strapontins dans les missiles américains. J'ai lu que les Vingt-Sept mettront un poids lourd spatial à la disposition des propulseurs américains dans lequel on acheminera du matériel, de l'eau et de la nourriture pour les bases sur la Lune. Je ne sais pas comment cela va se faire. Ce camion spatial sera-t-il dans l'espace ou au départ sur Terre ? Les Européens prévoient aussi de mettre en orbite des satellites de communications autour de la Lune. Mais dès lors nous sommes dépendants des Américains.
FM : L'Europe (via son agence l'ESA) n'a pas le même mode de fonctionnement que la NASA, la JAXA ou ROSCOSMOS par exemple. La stratégie de l'ESA est définie par un conseil dans lequel chaque pays membre dispose d'un représentant qui vote pour ses intérêts. C'est donc un référendum hétéroclite qui va décider de la marche à suivre pour l'ESA, alors que les agences américaines, russes ou japonaises sont monolithiques. Leurs décisions sont plus rapides et plus focalisées.
JPP. Je vous coupe là: il faudra à coup sûr que l'Union Européenne confie la recherche spatiale à un Directoire composé des pays qui y participent vraiment, c'est à dire l'Allemagne, la France, peut-être l'Italie et en tout cas, même si cela peut surprendre, le Luxembourg. On peut faire cela sous forme de "coopération renforcée", comme prévu dans les traités européens.
FM. Ne perdons pas de vue que l'ESA possède des poids lourds : Ariane-6 et Véga-C. Ariane 6 est un lanceur de moyenne/forte puissance (5 à 11,5 tonnes en orbite de transfert géostationnaire) qui remplacera la fusée Ariane-5 à compter de 2022. Véga-C sera un lanceur léger quant à lui, pour des mises en orbites polaires. Mais, encore une fois, les entreprises privées sont bien en avance. Les fusées de l'ESA coûtent cher à fabriquer et ses parts de marché sont menacées à moyen terme à la fois par l'évolution du marché des satellites et par l'arrivée de concurrents : SpaceX et Longue Marche par exemple. Quoiqu'il en soit, il va falloir partager l'espace. Pour l'heure, tous les tirs se feront depuis la Terre. La création d'un port spatial de lancement, récupération et traitement des fusées et vaisseaux demande d'abord de maîtriser l'économie et les ressources spatiales. Pour cela, il nous faudra d'abord miner la Lune, probablement Mars et peut être quelques mornes cailloux de l'espace, riches en fer et en autres métaux.
JPP : Les Chinois ont lancé en 2020 la fusée "Longue Marche" qui a embarqué l'engin spatial Tianwen-1, un robot qu’ils doivent poser sur Mars eux aussi cette année. Ils ont aussi annoncé mettre en orbite d’une station spatiale à eux qui aura le nom ravissant et bien chinois de « Palais Céleste ».
FM : La Chine possède une volonté spatiale très agressive. L'argent qui est investi dans le spatial est colossal et les moyens humains sont innombrables. Oui, la Chine est l'un des acteurs avec lesquels il va falloir compter dans le futur proche. Ce qui va encore plus complexifier les relations et le partage de l'espace.
JPP : Revenons aux stations spatiales en orbite. Pensez-vous que l'humanité n'habitera plus un jour sur notre Terre dévastée mais dans d'immenses stations spatiales gravitant à divers étages en orbite autour de notre planète ? Ou bien est-ce de la science-fiction ?
FM : C'est une question complexe, car elle reste du domaine du futurisme. Mais de mon point de vue, oui, il va falloir s'extirper de la vieille Terre. La Terre est le berceau de l'Humanité, mais personne n'est sensé mourir dans son berceau. SI nous voulons progresser en tant qu'espèce, il faut nous étendre et nous développer. Les limites du globe sont petites, l'espace est infini. Il y a fort à parier que le développement de l'Humanité sur la Lune, Mars et divers corps célestes devienne nécessaire dans le futur, ne serait-ce que pour pallier à la surpopulation et à surconsommation des ressources. Il faut développer une politique verte, oui, mais devant une Humanité toujours grandissante, cela ne suffira pas longtemps. Les deux doivent aller main dans la main.
JPP : Sans doute faudra-t-il à l'avenir construire les stations spatiales et les grands vaisseaux interplanétaires dans l'espace ou bien sur la lune où tout est beaucoup plus léger. La Lune pourrait-elle servir de station Intermédiaire ?
FM : C'est même l'unique moyen de faire. Il nous faut un port spatial, de faible gravité, proche et assez large pour développer l'économie spatiale. La Lune, avec ses richesses en métaux et en gaz, est idéale. De très nombreux projets de développement d'habitats spatiaux, par l'ESA, la NASA ou des compagnies privées, existent depuis des décennies. S'implanter est complexe car il faut monter dans l'espace beaucoup de matériel. Puis il faut faire avec les conditions rugueuses du sol lunaire, les fameux régolites. Cette poudre hyper fine n'est pas bonne pour les fondations. Mais des solutions émergent, comme le chauffage du régolite pour former une dalle solide, compacte et durable.
JPP : La course à l'espace avait commencé en compétition pacifique durant la Guerre froide avec le lancement du Spoutnik en 1956, puis le premier homme dans l'espace, Youri Gagarine, et enfin les deux premiers hommes sur la Lune Neil Armstrong et Buzz Aldrin.
FM. N’oublions pas Valentina Terechkova, première femme dans l’espace, qui a passé près de trois jours en orbite, seule à bord de sa capsule spatiale Vostok 6 qui décolla le 16 juin 1963 de Baïkonour. Il fallait faire la preuve que les femmes peuvent être spationautes aussi bien que les hommes. Les Russes l'ont apportée les premiers.
JPP. Oui, la NASA refusait les femmes dans ses équipages. Est-ce vrai que les Russes sont en panne aujourd’hui dans la course à Mars parce qu'ils avaient opté pour aller sur Vénus et les Américains sur Mars ? Vénus n'est-elle pas encore plus inhospitalière que Mars ? Qu'est-ce qui est arrivé à cette pauvre planète ?
FM : Compétition, oui. Pacifique, non. N'oublions pas que le but premier était de placer des missiles dans l'espace pour pouvoir les tirer partout sur la Terre. Les premières stations spatiales étaient les secrètes stations soviétiques Salyut, militarisées et oppressives. Mais toute cette période complexe et charnière de notre histoire récente a joué un rôle important dans l'exploration spatiale. Les Soviétiques, devant la conquête lunaire des Américains, ont en effet décidé d'explorer Vénus avec les sondes Venera. Le programme Venera constituait un enjeu autant politique que scientifique. Les sondes spatiales du programme Venera ont progressivement dévoilé la structure de l'atmosphère et certaines caractéristiques du sol vénusien. Ce programme constitue le plus grand succès de l'astronautique soviétique dans le domaine de l'exploration du système solaire.
Et pourquoi Mars plutôt que Vénus ? Vénus a certaines similarités avec la Terre ce qui rendrait la colonisation plus facile sous certains aspects. Ces similarités, et sa proximité, ont fait que Vénus a été surnommée la « sœur jumelle de la Terre »: plus forte gravité (donc on mitige les effets de décalcification des os), atmosphère épaisse protégeant des rayons X et UV qui abîment le corps humain, et proximité de la Terre (comparé à Mars). Mais c'est complexe d'imaginer une colonisation. La surface de Vénus est extrêmement chaude, avec des températures dans les plaines, proches de 500 °C, plus élevée que la température de fusion du plomb. De plus la pression atmosphérique à la surface est environ 90 fois celle de la Terre, soit, sur Terre, la pression ressentie à environ 1 km au-dessous du niveau de la mer. Ces conditions font que la durée de vie des sondes spatiales qui parviennent à sa surface est extrêmement brève : les sondes Venera 5 et Venera 6 par exemple ont été écrasées par la pression à 18 kilomètres au-dessus de la surface. Les sondes suivantes, Venera 7 et Venera 8 réussirent à transmettre après avoir atteint la surface, mais ces transmissions étaient très brèves, ne fonctionnant pas plus d'une heure dans la brûlante atmosphère corrosive. L'accès aux matériaux de la surface à l'usage d'une colonie située dans la haute atmosphère serait donc un problème. Et il y a encore d'autres problèmes à cause de l'atmosphère corrosive et oppressive de Vénus.
JPP : Je crois que les Russes ont signé avec les Chinois un contrat pour l'exploitation en commun de la Lune, en particulier du lithium qui serait abondant sur notre satellite naturel et peut servir à la fusion nucléaire créatrice d'énergie illimitée. Avez-vous vu cela ?
FM : Je crois qu'il s'agit surtout d'une collaboration pour établir une base internationale sur la Lune et d'en exploiter les ressources, entrer d’autres projets scientifiques. Mais je ne suis pas au courant de cet accord précisément. De toute manière la question de la légalité dans l'espace doit être réglée avant. A qui appartiennent la Lune et ses ressources ? A toute le monde ? Au pays qui s'y pose et fore ? Et si c'est une entreprise privée ? Que se passe-t-il dans le cas d'un crime ? C'est très compliqué et les juristes s'arrachent les cheveux sur cette question épineuse.
JPP : Finalement, les planètes du système solaire ne sont pas très hospitalières. Quand on pense par exemple à Titan le satellite de Saturne sur lequel s'est posée la sonde Huyghens en 2005 (une performance extraordinaire, soit dit en passant) : des lacs de méthane liquide et des pluies de méthane... Ce n'est pas très bon pour la santé... Mars non plus n'est pas de tout repos. J'avais lu il y a une vingtaine d'années un livre sur la "terraformation" de Mars. Croyez-vous que l'homme pourra vivre sur Mars ?
FM : Non, aucune planète locale n'est hospitalière à l'heure actuelle. Mars l'était il y a des millions d'années avant, lorsqu'elle était recouverte d'eau, mais ce n'est plus le cas. Mars n'est pas beaucoup mieux que le reste : pas ou peu d'atmosphère, un sol ferreux et fin, une gravité insuffisante pour y survivre à long terme (sauf si on reste sur place pendant des générations). Créer une colonie sur Mars est une bonne idée, c'est nécessaire pour de nombreuses raisons scientifiques, biologiques, humaines, économiques, etc. Mais il faut compter y rester très peu de temps ou tout le reste de sa vie.
JPP : Donc il faut remplacer l'homme par des robots. Peut-on imaginer des planètes solaires peuplées de robots qui les exploitent ? Qui nous ramènent les métaux rares qu’ils y trouvent ? Des diamants ? De l'or ? Va-t-on vers une diminution des vols habités et vers la robotisation équipée d'intelligence artificielle ?
FM : Les robots sont nécessaires pour nous servir d'éclaireurs, mais en aucun cas nous ne pourrons être remplacés par des robots. Le propre de l'humain est son adaptabilité et sa curiosité, ce que les robots ne peuvent pas encore reproduire. L'humain ira à l'encontre de ses ordres par curiosité s'il pense que cela peut être bénéfique à long terme. L'utilisation de robots est pourtant nécessaire. Plus les vaisseaux seront gros, plus le taux de défaillances mécaniques sera grand par secondes. Seule une Intelligence Artificielle sera capable de faire toutes les réparations à temps pour un vaisseau accueillant une centaine, ou plus, d'occupants. Comme sur Terre, la mécanisation et l’utilisation de robots peut aider aux grands projets spatiaux, mais pas tout remplacer.
JPP : Je crois savoir aussi qu'on envisage d'exploiter des météorites avec des robots qui s'y déposent et reviendront avec une charge de matière première qu'ils parachuteront pour ainsi dire sur Terre? J'ai lu que le Luxembourg qui a pas mal de capitaux, a créé une agence à cette fin.
FM : Oui, le minage d’astéroïdes est l'une des grandes épopées qui doivent être accomplies pour créer des ports spatiaux et commencer une expansion pacifique dans l'espace et dans le système solaire au minimum. L'ESA et la NASA ont de grands projets dans ce sens. Par exemple, Psyché, la quatorzième mission spatiale du programme Discovery de la NASA, doit étudier l'astéroïde métallique 16-Psyché qui pourrait être en partie le vestige du noyau ferreux d'une ancienne protoplanète résultant d'une violente collision avec un autre objet qui aurait arraché ses couches externes. L'objectif scientifique de la mission est d'identifier les caractéristiques de cet astéroïde atypique et de collecter des données sur le processus de formation des noyaux planétaires sinon du système solaire. Mais avec ce genre de données, nous pourrons aussi déterminer à quel point le minage d'un astéroïde peut s'avérer rentable dans le futur.
JPP : De toute manière, l'exploration spatiale sera de plus en plus confiée à l'Intelligence Artificielle parce qu'elle calcule plus vite et en combinant infiniment plus d'éléments que le cerveau humain, non ?
FM : Les calculs des trajectoires et des manœuvres des vaisseaux spatiaux sont depuis longtemps confiés aux ordinateurs. Rien ne changera de ce point de vue. L'ordinateur, les IA et les robots sont des outils pour l'humain. Il faut en prendre soin et savoir les manier correctement. Ils sont alors extrêmement utiles. Mais ils ne remplaceront jamais complètement l'humain pour l'exploration.
JPP : Vous travaillez dans un domaine transgénérationnel en ce sens que ce dont nous parlons, vos arrière-petits-enfants le vivront. Surtout vous qui vous intéressez davantage aux voyages intersidéraux, c'est-à-dire vers d'autres constellations. Est-ce que ce n'est pas décourageant de ne pas voir les résultats de son propre travail ?
FM : Je travaille surtout en astrophysique où j’étudie des astres morts, des galaxies qui ont existé avant moi et qui existeront après moi, ainsi que la poussière d'étoiles dont nous sommes faits. La recherche contemporaine consiste en grande partie à construire un mur de connaissances, que des esprits brillants ont commencé avant moi il y a plus de deux millénaires et que des générations futures continueront à construire. Je ne suis qu'une fraction infime de cette grande bibliothèque du savoir. J'ai conscience que je ne verrai pas tous les fruits de mon travail, mais ce n'est pas mon but au final.
JPP : Vous avez déjà fait deux conférences dans notre association, une au Lieu d'Europe et une autre à la villa Schutzenberger sur votre projet de voyage vers la constellation du Centaure. Est-ce toujours votre objectif ?
FM : Je travaille en effet sur l'exploration spatiale humaine sur des périodes temporelles supérieures à celles d'un humain normal : les vaisseaux-mondes et les populations multigénérationnelles. Ma recherche consiste à comprendre si et comment des vaisseaux explorateurs contenant une large population pourront un jour voyager vers d'autres systèmes solaires, tels celui d'Alpha du Centaure. Je continue dans cette branche qui est fascinante et à la pointe de la recherche. Notre petite équipe bénévole de chercheurs continue de se creuser la tête mais nous serions ravis d'avoir l'aide et les avis de la communauté des sciences humaines et sociales sur un sujet aussi complexe.
JPP : Je pense qu'il faudra que nous consacrions un colloque à cet immense projet. Merci Docteur Marin. Je signale que notre amie Elisa Mayböck, membre de notre Comité directeur, réalisera une nouvelle interview avec vous en anglais sur ces sujets en septembre prochain.
FM : Ce sera avec grand plaisir. (Propos recueillis par Jean-Paul Picaper)    

Lien de l'interview sur You Tube: https://youtu.be/KYm7H-mZ9ro           

Décès d'un homme modeste : Michael Collins, 90 ans

Comme dans un conte méchant, il avait vu d’assez près le château magique mais il n’avait pu y entrer car tel était son sort, le sort de Michael Collins qui vient de décéder à 90 ans ans en Floride. Né en 1930, fils d’un officier de l’armée américaine, ancien étudiant de l’académie militaire West Point, pilote de l’US Air Force, il avait accepté sans rechigner de piloter l’engin du retour de la Mission Apollo. Ses deux camarades, Neil Armstrong et Buzz Aldrin, accomplissaient leur ballade à pied sur la Lune, mais il avait dû rester dans la capsule en orbite autour de notre satellite destinée à les récupérer après leur exploit. Il n’avait même pas pu vivre en « live » leur alunissage difficile qui avait réussi grâce au sang-froid d'Armstrong dans les dernières secondes. Pendant cette phase finale de l'expéditionn Collins longeait la face cachée de l’astre d’où les communications avec eux et avec la Terre étaient impossibles.

Son dialogue avec la base de Houston a été enregistré quand il est revenu dans l’espace de communication :
Houston. Nous t’entendons nettement et fort.
Collins. Vous entends également nettement et fort. Comment ça marche ?
Houston. Au mieux. L’opération se déroule à merveille. Je crois qu’ils sont juste en train de hisser le drapeau.
Collins. Formidable.
Houston. Je crois que tu es à peu près le seul humain qui ne voit pas ça à la télévision.
Collins. C’est bien comme ça. Ҫa ne me fait rien. (un silence) Comment sont les images à la télé ?
Houston. Oh, c’est magnifique, Mike. Vraiment.

600 millions de téléspectateurs avaient vu l’événement à la télévision. Collins a accepté avec abnégation. La modestie et le sens de la discipline de cet homme sont dans ces phrases lapidaires. Il lui restait une grosse épreuve à affronter. Si « l’aigle » (le LEM)  n’avait pas pu décoller de la Lune, il aurait dû rentrer seul vers la Terre comme témoin du succès et de la mort de ses deux camarades. Mais tout s’est bien passé. L’humanité se souviendra à peine de Collins alors que son camarade Armstrong, décédé entre-temps avant lui, est entré ans l’Histoire. Collins répondit en 2009 dans une interview, comme on lui demandait ce qu’il souhaiterait comme épitaphe après sa mort : « Écrivez < Happy> sur ma tombe »,. Happy: heureux. (29/4/2021)

Après le Covid-19, d’autres virus d’origine animale nous menacent

La nomination d’un vétérinaire au Conseil scientifique sur le Covid-19 a mis l’accent sur la nécessité d'associer des spécialistes des animaux aux spécialistes de la santé humaine. Les zoonoses, maladies d’origines animales, pourraient en effet être de plus en plus nombreuses à l’avenir. Ce phénomène  qui s’était exprimé au néolithique avec la domestication des animaux a diffusé depuis quelques millénaires déjà les principales maladies infectieuses épidémiques, comme l’a si bien décrit le professeur américain Jarred Diamond dans son célèbre livre « Guns, Germs, and Steel » qui avait obtenu le Prix Pullitzer en 1998 et aurait mérité un succès au moins aussi mondial que celui de Yuhal Harari avec son « Sapiens », tout simplement parce qu’il est plus vrai, plus proche des réalités, plus scientifique. Eh bien, cela va s’accentuer et nous allons à coup sûr devoir vivre autrement. Nous avons pris le tournant en 2020-21 et nous ne retrouverons plus « le monde d’avant ». Cet article de de Radio France est important. Il avertit nos concitoyens. Nous ne sommes pas au bout des problèmes.

Réclamée par de nombreux experts depuis un an, la récente nomination d’un spécialiste de la santé animale au sein du conseil scientifique français sur le Covid-19 est un symbole fort : il montre qu’il est nécessaire de conjuguer les compétences pour prévenir les maladies nouvelles dont l’émergence se multiplie : 60 % des maladies humaines existantes sont en effet désormais zoonotiques, autrement dit issues du monde animal, et 75 % des maladies émergentes le sont aussi. Les virus, bactéries ou parasites "sautent" la barrière d’espèces pour infecter l'être humain, le plus souvent en transitant par des animaux domestiques. D’où ce concept d’associer les disciplines appelé One Health ("une seule santé") né dans les milieux scientifiques internationaux au début des années 2000.

Médecins, vétérinaires, éleveurs et chefs de villages mobilisés

Dans cet esprit, à la mi-janvier 2021, sous l’égide de la France, s'est tenu à Paris le One Planet Summit. Il a permis de lancer l'initiative Prezode – dont l’objectif est de prévenir de futures crises sanitaires en détectant de manière précoce ces maladies chez les animaux, afin de réagir avant qu’elles "sautent la barrière desespèces » et se diffusent entre humains.

L’unité santé animale du CIRAD (Center for International Cooperation in Research for Agronomic Development -Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) a ainsi évalué le projet australo-français déployé par le Groupe Ausvet en Indonésie. Baptisé iSIHKNAS (Indonesia’s National Animal Health and Production Information System), il a notamment développé une application pour téléphone mobile, destinée à partager et faire remonter les informations concernant les cas de maladies détectées dans les élevages d’animaux domestiques, voire les cas de contaminations d’êtres humains.

Cet outil associe les éleveurs (de bovins et volailles), les chefs de village, les responsables de dispensaires, les vétérinaires de districts, ainsi que les niveaux supérieurs. De la sorte chacun sait ce qui se passe dans son village et dans les villages voisins et surtout cela permet aux autorités sanitaires de prendre, en temps réel, les mesures adaptées. En Indonésie, cinq millions d’éleveurs sont dotés de cette application.

Près de 800 000 virus nous menacent

De tels réseaux de surveillance sont d’autant plus nécessaires que les zoonoses se sont multipliées au cours des dernières décennies. Et tout laisse à penser que le Covid-19 marque le début d’une épidémie de pandémies. "Avant le XXe siècle, le monde connaissait une pandémie environ tous les cent ans, explique Benjamin Roche, éco-épidémiologiste à l’IRD (Institut de recherche sur le développement). Or depuis le début du XXIe siècle on en a déjà connu six !"

En 2003 émergeait le premier SARS-CoV-1 (un coronavirus, donc), à l’origine du "syndrome respiratoire aigu sévère", ou SRAS, apparu en Chine avant de provoquer la panique dans le monde entier.

En 2009-2010 émerge au Mexique la grippe A (H1N1), dite "grippe porcine", vite élevée au rang de pandémie par l’OMS. Elle sévit depuis dans le monde entier.
En 2012 le MERS-CoV (un autre coronavirus) surgit en Arabie saoudite puis s'étend à plusieurs autres pays du Moyen-Orient. On le retrouve également en Corée du Sud.
En 2013 en Polynésie puis en 2015 au Brésil, la fièvre Zika fait des ravages.

En 2014 enfin, l’Afrique de l’Ouest subit la plus grande épidémie de fièvre Ebola jamais encore connue dans le continent (où la maladie se maintenait à bas bruit depuis son apparition au Soudan et au Congo en 1976).

Et la liste risque de s’allonger à un rythme soutenu. En effet, en octobre 2019 un groupe de 22 experts internationaux de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) dont fait partie Benjamin Roche, alertait en ces termes : "On estime à 1,7 million le nombre de virus 'non découverts' actuellement présents dans les mammifères et les oiseaux, dont 827 000 pourraient avoir la capacité d'infecter les êtres humains. »

La perte de biodiversité : une aubaine pour les nouveaux virus

Parmi les causes de nouvelles maladies : la perte de biodiversité. S'il trouve, comme toutes les pandémies, son origine dans des microbes portés par des animaux, le Covid-19 doit son émergence à l’intensification des activités humaines. Les changements dans la manière dont nous utilisons les terres, l'expansion et l'intensification de l'agriculture, ainsi que le commerce, la production et la consommation non durables augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les agents pathogènes et les êtres humains. C'est un chemin qui conduit droit aux pandémies, explique le rapport final de l’IPBES.

Dans une nature vierge, ou peu perturbée par les activités humaines, une forme d'équilibre se maintient entre la faune sauvage et les microbes (virus, bactéries et parasites) dont elle est porteuse. On appelle cela l’effet de dilution. "Une forte biodiversité permet de 'diluer' les microbes dans la variété des espèces sauvages, explique Benjamin Roche. On l’a observé à de multiples reprises aux États-Unis où l’on voit progresser en flèche la maladie de Lyme [transmise par les tiques] dans les États où la biodiversité est la plus détruite. Pour ce qui est de la fièvre du Nil occidental [arrivée aux États-Unis à la fin des années 90 et transmise par des moustiques aux oiseaux avant le passage au cheval et à l’homme], on a observé que les États où il y avait le moins de cas étaient ceux qui conservaient la plus riche diversité d’oiseaux. Dans le cas du virus Ebola en Afrique, poursuit l'éco-épidémiologiste, on s’est rendu compte qu’il se propageait tout particulièrement dans les zones déforestées, car les chauve-souris originaires des écosystèmes forestiers sont contraintes de se déplacer de plus en plus près des villages et des villes à proximité de ces écosystèmes : c’est là que se fait la transmission à l'homme, puis la transmission interhumaine prend le relais."

Pourquoi la visioconférence met-elle notre cerveau K.-O.
(et comment riposter) ?


par Alice Galopin - franceinfo
France Télévisions
Publié le 08/02/2021

Les nombreux appels en visioconférence, imposés par le télétravail, sont source de fatigue mentale. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Incontournables depuis le début de la crise sanitaire et la généralisation du télétravail, les discussions vidéo sont source d'épuisement mental. En cause, notamment, le manque de communication non verbale lors de ces échanges.

Une réunion d'équipe sur Teams à 10 heures, quatre "conf-calls" avec des clients dans l'après-midi, sans oublier le Skype en famille à 19 heures pour fêter l'anniversaire du petit dernier… Avec la crise sanitaire, la visioconférence s'est imposée dans notre quotidien. Au printemps dernier, elle est même devenue incontournable pour maintenir le lien social dans nos vies confinées.

Mais depuis, les apéros Zoom ont laissé place au phénomène de "Zoom fatigue"*, un sentiment d'épuisement face à l'accumulation de ces réunions virtuelles. Car outre la fatigue visuelle, liée à la fixation prolongée d'un écran, la visioconférence est surtout génératrice de fatigue mentale, explique à franceinfo Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives. Et pour cause : une discussion vidéo exige beaucoup plus de concentration qu'un échange en face à face. Mais comment l'expliquer ?

Un manque de signes non verbaux

D'abord, par la difficulté de s'appuyer sur le langage corporel des interlocuteurs. Lorsqu'on est en présence de quelqu'un, un hochement de tête lui indique par exemple que nous l'écoutons. La posture et les gestes peuvent quant à eux traduire notre envie de prendre la parole. Autant de signes non verbaux, souvent inconscients, qui "facilitent la compréhension claire des messages et des intentions lors d'une interaction", mais moins nombreux en visioconférence, analyse pour franceinfo Marie Lacroix, docteure en neurosciences. Difficile en effet de discerner les gestes d'une personne en appel vidéo si sa caméra est cadrée au niveau des épaules. "Et puis, pour éviter les bruits parasites, on a tendance à couper son micro quand n'a pas la parole, ajoute Marie Lacroix. Alors on détecte encore moins de signaux."

Le cerveau doit donc davantage se concentrer pour s'appuyer sur d'autres indicateurs, comme le ton de la voix ou les expressions du visage. Mais même avec une connexion internet optimale, la technologie restitue toujours ces informations avec un léger décalage, et complique encore la tâche pour notre cerveau. C'est ce que Nawal Abboub appelle "la désynchronie".

"C'est un décalage qui se calcule peut-être en millisecondes. Mais c'est suffisant pour demander un effort supplémentaire au cerveau pour qu'il reconstruise la réalité."
Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives, à France Info. La réduction et la mauvaise qualité des signaux "nous oblige[nt] à être plus attentifs pour suivre et prête[nt] à des moments de confusion dans la conversation", confirme Marie Lacroix. La visioconférence perturbe ainsi la fluidité et le rythme de l'échange, soulignent les deux spécialistes. Vous avez d'ailleurs certainement déjà rencontré cette situation : un silence s'installe soudainement dans la discussion vidéo, et provoque en quelques secondes un sentiment de gêne chez vous et vos collègues, avant que deux d'entre eux ne prennent finalement la parole en même temps.

"La distribution de la parole dans un groupe est réglementée de manière inconsciente, grâce aux signes non verbaux. En visio, il devient donc très difficile de trouver un rythme spontané.", Marie Lacroix, docteure en neurosciences, à France Info. Surtout, les appels vidéo nous privent de "la synchronicité dans l'échange des regards", rapporte Marie Lacroix. Pour donner l'impression à son interlocuteur de le regarder dans les yeux, il faut fixer la caméra, ce qui empêche de facto d'observer sa réaction en même temps sur l'écran. En visioconférence, chaque participant a donc plutôt tendance à maintenir le regard sur l'écran, n'observant pas directement les autres dans les yeux, mais uniquement leur rendu filmé. Or, lors d'une discussion, le contact visuel avec autrui permet de stimuler le système attentionnel et de renforcer la mémorisation. Ainsi, face à une vidéo où un individu s'exprime, "notre attention est davantage attirée lorsque la personne qui parle donne l'impression de nous regarder environ 30% du temps", indique Marie Lacroix, citant une étude menée par deux universitaires britanniques*.

Plus étonnant encore, l'absence de contact visuel est interprétée par le cerveau comme "un évitement du regard", note l'experte. Cette réaction inconsciente et automatique donne "l'impression que la personne est sur la défensive ou inattentive", détaille-t-elle. De la même manière, les retards de son et d'image provoquent une interprétation négative des interlocuteurs. En 2014, des chercheurs allemands ont montré qu'un décalage de 1,2 seconde pouvait suffire à être perçu comme moins amical ou moins concentré*.

Quand l'écran devient miroir

Si la visioconférence bouleverse la perception des autres, elle modifie également le regard porté sur soi-même. Se voir à l'écran, pendant la discussion avec les autres, joue sur l'anxiété et la fatigue mentale. "Quand vous êtes en visioconférence, vous savez que tout le monde vous regarde. Vous êtes comme sur scène, ce qui provoque une pression sociale et l'impression que vous devez jouer", souligne Marissa Shuffler, enseignante en psychologie organisationnelle à l'université américaine de Clemson, auprès de la BBC*. En plus de devoir gérer la conversation, l'esprit n'a de cesse de se demander quelle posture adopter ou de se focaliser sur son propre visage.

Et dans le contexte actuel, où les espaces professionnel et personnel ne font plus qu'un, le cerveau est d'autant plus à l'affût de la moindre situation génératrice de malaise face à nos collègues : et si l'un des enfants faisait irruption dans le champ de la caméra ? Ou que le chat grimpait sur le bureau ?

"Vous mettez votre cerveau en double tâche : vous vous concentrez à la fois sur la personne à qui vous parlez et sur vous.", Nawal Abboub à franceinfo. "Or, le système attentionnel ne traite pas les informations en parallèle, mais en série", ajoute la spécialiste. Et chaque aller-retour entre votre visage et celui de votre interlocuteur est énergivore. "L'attention que vous allez prêter à votre image dépend aussi de la personne en face de vous, précise toutefois Nawal Abboub. Quand vous discutez avec un collègue, un collaborateur ou un supérieur, vous n'êtes pas sur les mêmes niveaux de ressources."

"Où est Charlie ?"

La situation se complique encore quand les participants à la réunion sont nombreux. Le mode galerie, où les visages apparaissent dans de petites vignettes, est difficile à gérer pour le cerveau. "C'est comme si on devait jouer à 'Où est Charlie ?'", illustre Marie Lacroix. "On peut capter des choses assez générales, voir si l'audience a l'air réceptive ou se désintéresse, mais c'est plus difficile de prêter attention à chacun", nuance-t-elle. Sans compter qu'un appel vidéo ne se résume pas à un écran avec un ou plusieurs visages. "Il y a aussi un tchat sur le côté et des notifications peuvent apparaître, détaille Nawal Abboub. Il y a beaucoup de sources de distraction et ça rend l'espace encore plus difficile pour se concentrer."

Devant cet afflux d'informations, le cerveau se met donc en "attention partielle continue", analyse National Geographic*, et jongle avec une multitude de tâches, sans se concentrer pleinement sur l'une d'elles. Comme si vous essayiez de cuisiner et de lire en même temps, relève le média.

A cela s'ajoute qu'avec la crise sanitaire, des moments de vie, d'ordinaire séparés, sont désormais tous réunis en visioconférence. "Imaginez que vous vous rendiez dans un bar, et que dans ce même bar, vous discutiez avec vos professeurs, rencontriez vos parents ou organisiez un rendez-vous amoureux. C'est exactement ce que nous faisons en ce moment [en visioconférence]", avance Gianpiero Petriglieri, enseignant à l'Institut européen d'administration des affaires, auprès de la BBC."Le travail à distance nous impose un monocanal qui est l'ordinateur."Marie Lacroix à franceinfo. "La fatigue mentale est générée par l'accumulation du temps passé sur une même tâche", expose l'experte. Même en jonglant avec des réunions professionnelles et des appels vidéo entre amis, l'activité reste similaire et suscite donc de l'épuisement. D'autant plus si les participants sont peu actifs lors de ces visioconférences. "Cela peut paraître contre-intuitif, mais rester passif [face à un ordinateur] est encore plus demandeur d'énergie", ajoute Nawal Abboub, comparant cette situation au travail "très fatigant" des professionnels de la vidéosurveillance qui scrutent en permanence des écrans.

Gare à la "visionite"

Alors comment se prémunir de cette fatigue ? Pensez d'abord à faire des pauses visuelles. "Toutes les vingt minutes, il faut lever les yeux de son écran et regarder à vingt mètres devant soi pendant vingt secondes", recommande Marie Lacroix, qui a cofondé Cog'X, une agence de conseil en sciences cognitives auprès des entreprises. Autre possibilité : fixer des créneaux de réunion plus courts pour laisser un temps de récupération.

Exit aussi l'utilisation systématique de la caméra. "On peut l'allumer au début de la réunion, pour prendre des nouvelles des autres, garder ce moment d'interactions, suggère Marie Lacroix. Puis la couper quand on entre dans des aspects plus techniques de la discussion afin de permettre à chacun de se concentrer sur le contenu."
Pour compenser l'absence d'une partie des signes non verbaux, Nawal Abboub, cofondatrice de l'agence de conseil Rising Up, propose de "jouer davantage sur la voix" ou d'"amplifier les gestes du visage" pour capter l'attention de l'auditoire. Etablir des règles explicites permet par ailleurs de fluidifier les échanges : lever la main pour prendre la parole, poser les questions dans l'espace de tchat.

"Il ne faut pas non plus tomber dans le syndrome de la visionite", poursuit Nawal Abboub, qui incite à alterner avec d'autres modes de communication. "On peut aussi s'appeler par téléphone, s'envoyer des messages, travailler sur des documents partagés", détaille-t-elle. Selon l'experte, le meilleur conseil pour s'adapter reste d'apprendre à "connaître la manière dont notre cerveau fonctionne". "Ce n'est pas un ordinateur qui sait faire fonctionner Powerpoint et Excel en même temps", sourit la scientifique.

Subissons-nous une mutation pérenne ?

Dans une interview accordée à Paris-Match du 5 août 2020, Nicolas Sarkozy, répondait à une question qui faisait allusion à la crise sanitaire : « Doit-on comprendre que vous ne partagez pas la distinction entre le « monde d’avant » et le « monde d’après » ? ». L’ancien président répondit du tac au tac :

« Bien sûr que non ! Quoi de plus artificiel que ce genre de débat ? Rien n’est plus démodable que la mode. La vie est toujours plus forte que les circonstances, même les plus terribles. Une crise sanitaire nous ferait basculer dans un autre monde ? Il faut lire Giono, qui décrit dans « Le hussard sur le toit » la France frappée par le choléra au XIXème siècle. Et la grippe espagnole, après la Première Guerre mondiale, la grippe de 1968, les a-t-on oubliées ? Elles ont frappé la France, elles ne l’ont pas transformée »

Peut-être, l’ancien président de la République se trompait-il. Les larges avenues qui ont remplacé les ruelles dans nos villes répondaient entre autres à la sécurité sanitaire après l’épidémie de choléra au XIXème siècle, de même que les canalisations et égouts, ainsi que la désinfection et la stérilisation de nos jours omniprésentes, y compris dans l’alimentaire. Par ailleurs, son propos ne tient pas compte de la connexion numérique qui n’existait pas au temps du choléra et de la grippe dite espagnole.

Lors des grandes épidémies de peste au Moyen-Âge la mort en masse avait ralenti le progrès de la civilisation. Quand tout ou presque était travail manuel, la main d'oeuvre avait fait défaut. Beaucoup d'hommes durent pratiquer plusieurs métiers à la fois. Dans certaines régions, l'architecture religieuse et restée au roman sans passer au gothique, faute de spécialistes. Au temps du choléra, ce n'était pas beaucoup mieux. Avec la Covid-19 ce fut différent,. Elle a tué beaucoup plus de retraités que d'actifs, et, de plus, l'industrie et le commerce ont développé l'automation. Enfin et surtout, nous sommes entrés dans l'ère du numérique.

Incontestablement, l’épidémie de la Covid-19 et son corollaire le confinement ont amplifié et dynamisé la communication électronique. Elle a maintenu le lien social du moins parmi ceux qui l’utilisent et même le lien commercial et industriel grâce au télétravail qui a cassé l'obligation de présence physique sur les lieux de production. Le « distanciel » s’est avéré souvent plus productif que le « présentiel ». Enfin, on commence à s'apercevoir qu'on a perdu l'habitude d'utiliser les pièces et billes pour payer ses emplettes par peur de la contaminationJusqu'à un litre de lait ou un pain, tout se paye en argent numérique par cartes de crédit.

Cette pratique restera. N'est-ce pas un changement de civilisation ?

Dans les comportements au quotidien, l’écart entre les gens s’est élargi. C'est la fin des embrassades. On a appris à s’éviter. Sauf des inconscients très critiqués qui s’agglutinent en groupes, nous pratiquons la distance civile. Et il n’est pas sûr que ces modifications d'habitudes s’estompent du jour au lendemain. Les déplacements se sont réduits, l’industrie et surtout les vols aériens touristiques ont subi un ralentissement momentané de leur croissance et de nouvelles priorités sont apparues.

Qui sait si les mentalités n’ont pas évolué ? Ce n’était pas une « mode ». C’était quelque chose de plus profond et de plus grave. Nous avons appris dans cette crise que  l’économie peut s’effondrer, que la civilisation peut faire place à l’ensauvagement et que l’humanité peut rapidement disparaître comme bien d’autres espèces avant elle. Peut-être aussi notre sensibilité à l’environnement s’est-elle accrue après être passée à l’arrière-plan derrière la Covid-19, car le changement climatique n’a pas été interrompu. Il va nous retomber dessus à la vitesse de l’ouragan. Le président Macron veut inscrire l’écologie au début de la constitution et organiser pour cela un référendum et il a bien raison de le faire. (JPP - 18 novembre 2020)

SF : la viande artificielle sur mesure

La Science Fiction n’a pas toujours prédit l’avenir tel qu’il s’est fait. Mais tel ou tel auteur a prévu notre monde tel qu’il est devenu, s’agissant surtout de techniques nouvelles. Ainsi Jules Verne a-t-il imaginé le sous-marin et l’engin interplanétaire. Nous avons découvert chez un auteur français célèbre, prolixe et imaginatif, comme l'était René Barjavel (1911-1985) un passage qui préfigure une technologie alimentaire qui en est encore de nos jours à ses premiers balbutiements et n’a pas atteint le stade industriel, mais qui enregistre quelques réussites aux Pays-Bas et en Israël notamment : la fabrication de viande artificielle. Alors que les partisans du bien-être animal se multiplient et que les flatulences des herbivores accroissent le CO2 atmosphérique, Barjavel avait déjà conçu en 1943 dans son roman « Ravage » la fabrication en grande série de viande de laboratoire et d'usine sans qu'il soit besoin d'envoyer des animaux sur les pâturages puis à l'abattoir. Ce n’est peut-être pas un hasard qu’il y ait pensé pendant la Seconde Guerre mondiale quand le pillage de la France par l’Occupation nazie faisaient de la viande une denrée rare et chère. 

Il a écrit :

« L’élevage, cette horreur, avait également disparu. Élever, chérir des bêtes pour les livrer ensuite au couteau du boucher, c’étaient bien là des mœurs dignes des barbares du XXème siècle. Le « bétail » n’existait plus. La viande était « cultivée » sous la direction de chimistes spécialistes et selon les méthodes, mises au point et industrialisées, du génial précurseur Carrel, dont l’immortel cœur de poulet vivait encore au §usée de la Société protectrice des animaux. Le produit de cette fabrication était une viande parfaite, tendre, sans tendons, ni peaux, ni graisses, et ‘une grande variété de goûts. Non seulement l’industrie offrait au consommateur des viandes au goût de bœuf, de veau, de chevreuil, de faisan, de pigeon, de chardonneret, d’antilope, de girafe, de pied d’éléphant, d’ours , de chamois, de lapin, d’oie, de poulet, de lion et de mille autres variétés, servies en tranches épaisses et saignantes à souhait, mais encore des firmes spécialisées, à l’avant-garde de la gastronomie, produisaient des viandes extraordinaires qui, cuites à l’eau ou grillées, sans autre addition qu’une pincée de sel, rappelaient par leur saveur et par leur fumet les préparations les plus fameuses de la cuisine traditionnelle, depuis le simple bœuf miroton jusqu’au civet de lièvre à la royale.
Pour les plus raffinés, une maison célèbre fabriquait des viandes à goût de fruit ou de confiture, à parfum de fleurs. L’Association chrétienne des abstinents qui avait pris pour devise : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger », possédait sa propre usine. Afin de les aider à éviter le péché de gourmandise, elle y cultivait pour ses membres une viande sans goût.
La Brasserie 13 n’était qu’une succursale de la célèbre usine du bifteck-frites, qui connaissait une grande prospérité. Il n’était pas une boucherie parisienne  qui ne vendît son plat populaire Le sous-sol de la brasserie abritait l’immense bac à sérum où plongeait la « mère », bloc de viande de près de cinq cents tonnes. Un dispositif automatique la taillait en forme de cube. (…) Elle repoussait indéfiniment ». (« Ravage », Barjavel. Histoires extraordinaires. Edition France-Loisirs. 1995, p. 25-26)