Livres/Culture


1.Témoignage pour l'Europe : le livre de Michel Barnier sur le Brexit. « La grande illusion ».
2."Il n'y a pas que l'Europe pour accueillir les Afghans", déclare Michel Barnier à Sonia Mabrouk. Voir aussi son interview avec Isabelle Lasserre du "Figaro"
3. Quand les femmes musulmanes...
4. Opinion  publique européenne (français et anglais)
5 Un livre à contre-courant de Bruno Le Maire. Extraits du livre
6. Pirates barbaresques et esclaves européens

Témoignage pour l'Europe : le livre de Michel Barnier sur le Brexit. « La grande illusion ». Éditions Gallimard. Paris. 2021. 540 pages, 23 €

L’auteur n’est pas n’importe qui : Michel Barnier a été ministre français des Affaires européennes et des Affaires étrangères (2004-2005/2007-2009), à deux reprises Commissaire européen (Politique régionale puis Marché intérieur et Services financiers) (2010-2014), conseiller spécial pour le Brexit auprès de la Commission européenne (2016/2020). Il a donc l’expérience internationale qui fait défaut à ses concurrents ou partenaires de la vieille droite gaulliste dans la course à la présidence de la République française.
Il n’y a donc pas si longtemps, qu’il a été le négociateur en chef pour l’Union Européenne chargé de mener les pourparlers du Brexit avec Londres. Il y a mis le point final en décembre 2020 sans dégâts majeurs pour l’Union Européenne. Beaucoup annonçaient sa dislocation. Il l'a rendue plus solide que jamais. Toutes les dates, les entretiens, les lieux, les protagonistes sont notés dans ce livre qui constitue un document historique irremplaçable. On n’imaginait pas que le représentant de l’UE mémorisait tout dans son petit petit carnet. Quel homme politique a agi ainsi ? La plupart se fient à leur mémoire et la mémoire est infidèle, transformatrice et enjolivante. Nous avons en mains pratiquement le journal de bord minutieux de cette difficile et longue négociation de quatre ans d’un Européen convaincu.
Face à lui : un monstre xénophobe : Boris Johnson, Premier ministre de sa Gracieuse Majesté. Un Gaulliste républicain face à un égocentrique britannique. Voilà qui rappelle Charles de Gaulle et Winston Churchill, mais à positions inversées : autres temps, autres mœurs.Quelque chose flottait dans l’air, mais il faut se souvenir qu’en 1945-47, Churchill avait plaidé la cause de l’Europe unie et de l’européanisation de la Grande-Bretagne alors que Johnson a fait tout le contraire avec des arguments « british » mais spécieux qui avaient produit la catastrophe du référendum du 23 juin 2016. De son côté Barnier défendait la cause de l’Europe, alors que De Gaulle fut quand même, il faut bien le reconnaître, plutôt anti-européen, c’est-à-dire anti-supranational européen.
Le Général a voulu, avec le plan Fouchet notamment, faire une Europe d’États-nations raccordés les uns aux autres par une grande alliance et non pas intégrés dans une fédération commune. Il redoutait surtout que l’Europe ne devienne un super-État qui écraserait la France. Ce qui na pas du tout été le cas. Les Etats membres ont été valorisés par l'Europe.
Mais là n’est pas le problème. Le problème est que le Royaume Uni est à présent la vraie victime du Brexit et que Johnsonne peut plus vivre des conflits avec l'Europe, car il s’est pris les pieds dans le tapis.
Dans sa négociation, Barnier a fait abstraction de son passé dans un parti français, « Les Républicains », et s’est hissé au-dessus de la politique politicienne, se contentant de rappeler que De Gaulle avait appliqué en 1958 les Traités de Rome de 1957 (or rien n'est moins sûr). C’est une immense qualité politique, une qualité d’homme d’État, en tout cas, que de pouvoir faire abstraction de ses attaches personnelles. Et Barnier la possède. À notre avis, l’intérêt du livre n’est pas seulement dans le descriptif minutieux du pugilat qu'a mené Barnier en gants de velours avec les Britanniques, pas non plus dans le fait d’avoir conclu ces interminables bras de fer sans que personne ne soit humilié ni lésé, ni à Bruxelles ni à Londres, de façon à ce que dans cinq, dix, quinze ans, les Anglais puissent revenir dans l’Union Européenne et pas en chemise, la corde au cou comme les Bourgeois de Calais.
Non, par-delà, le meilleur résultat du livre est là où on ne l’attendait pas : il rend compatible le gaullisme hérité de grand-papa avec notre Europe géostratégique actuelle, notre planche de salut à tous sur le continent (et sur les îles) face aux giganto-Etats et aux courants mystico-terroristes, face au dérèglement climatique, face à la surpopulation du globe et à la raréfaction des ressources qui déséquilibrent la planète. Il faut lire en détails ce livre qui fait de Barnier dans notre vivier politique le meilleur spécialiste de l’Europe et de la politique internationale (s’il n’est pas élu président, il ferait le meilleur ministre des Affaires Européennes que la France ait jamais eu – mais aussi un excellent Premier ministre, mais nous n’excluons rien).
Son texte dégage une chaleur européenne, une perception unique et intime des effluves européennes comme aucun autre. Par exemple quand il écrit : « Admettons-le, la faiblesse du débat européen n’est pas seulement britannique. Il y a chez nous aussi trop d’hommes et de femmes politiques qui rasent les murs, qui ont l’Europe honteuse, qui n’expliquent rien et n’assument pas. Je suis depuis longtemps convaincu que c’est le silence, l’arrogance, la distance des élites qui nourrissent les peurs et encouragent la démagogie ». Suit une analyse très pertinente de la situation européenne, des incuries et des carences d’une Europe qui a nettement besoin d’améliorations. Il sait où et pourquoi.
C’est le livre d’un esprit indépendant, d’un homme qui voit grand et loin tout en restant modeste, qui a eu la chance d’être placé par la vie à un sommet d’où il a tout pu embrasser d’un coup d’œil. Les Alpes ont été pour ce Savoyard une bonne école de la vie. A part Emmanuel Macron comparés à lui, les autres politiques français et candidats sont des provinciaux. Ils ne sont pas à la hauteur des problèmes du monde actuel dont la terrible débandade des Occidentaux en Afghanistan vient de nous donner la preuve. Alors lisez ce livre, votez Barnier aux prochaines primaires de la droite et décidez en avril 2022 en votre âme et conscience.
Michel Barnier a cette aura européenne qui fait la force d’Emmanuel Macron et qui manque singulièrement à Xavier Bertrand et aux autres candidats gaullistes, socialistes, verts, pour ne pas parler du rigide et ankylosé RN qui a jeté le voile du silence sur son europhobie. Dommage que Michel Barnier ne soit pas le premier président de l’Union Européenne. Mais il y a d’autres façons d’agir. (J.-P. Picaper, 30/08/2021)

"Il n'y a pas que l'Europe pour accueillir les Afghans", déclare Michel Barnier à Sonia Mabrouk

Certes, a-t-il déclaré le 30 août sur les ondes d'Europe 1, "l'asile est notre honneur, mais au Moyen-Orient, il y a des pays qui ont une proximité avec les Afghans". Une allusion évidente aux pays musulmans proches des sunnites afghans. Presque tous ces malheureux réfugiés ont fait escale en avion à Abou Dhabi. Pourquoi ne sont-ils pas restés dans les Etats du Golfe? Que le Qatar, l'Arabie Saoudite, les Emirats qui regorgent d'argent et ont besoin de main d'oeuvre et de personnels qualifiés ne les accueillent-ils pas ?
Barnier s'est fait fort dans cette remarquable interview de convaincre les autres Européens, y compris l'Autriche dont le chancelier a dit qu'il n'accueillerait par un seul Afghan, de mettre en oeuvre un droit d'asile digne mais plus restrictif alors que "nos frontières sont des passoires", comme il l'a dit. Il a proposé un moratoire de l'immigration. Sa recette pour négocier dans les respect du vis-à-vis s'est avérée bonne face aux Anglais. Il a les relations et les équipes en Europe (voir les noms et les photos dans son livre). Ce serait dommage que ce capital d'expérience se perde.
Il est évident que son entrée en lice dans les présidentielles en France diminue de 90% les chances de Xavier Bertrand de faire un bon score au premier tour du vote en avril 2022. Barnier a reproché à Bertrand dans l'interview de ne "pas respecter la règle du jeu". Pratiquement, il a éliminé Bertrand.. (compte rendu de l'entretien de Michel Barnier-Sonia Mabrouk-Europe 1- 30 août)

Interview de Michel Barnier: les Européens doivent préserver leurs identités nationales


Michel Barnier a accordé une interview exceptionnelle à la revue « Politique Internationale » (n° 171, printemps 2021). Interviewé par Isabelle Lasserre, rédactrice en chef adjointe du « Figaro », il a répondu ceci :
A. L.-Sans les Britanniques, l’Europe ne risque-t-elle pas de devenir allemande ? Depuis le Brexit, le poids de l’Allemagne s’est renforcé sur le terrain de la politique étrangère
M. B.- Tant mieux si les Allemands évoluent, et l’on sait à quel point c’est long et difficile pur eux en raison de ‘Histoire. Je me souviens d’Helmut Kohl expliquant, deux ans après la réunification, quelle révolution c’était pour l’Allemagne de participer à une opération de OTAN dans les Balkans ! Mais je ne souhaite pas plus une Europe allemand qu’une Europe française. Ce que je souhaite, c’est une Allemagne européenne et une France européenne. Notre pays possède des cartes maîtresses dans le jeu européen. A condition de se montrer professionnel et pas trop arrogant…
(…) A.L.- Quelles sont vos principales inquiétudes au sujet de l’Europe ?
M. B. - L’Europe reste une idée neuve. Ceux qui l’animent doivent être très respectueux des sentiments, des sensibilités, des apports de chaque pays. Chaque État a droit au respect. Ce qui demande du temps, de la considération et de l’écoute. Deuxième exigence : il faut que la bureaucratie bruxelloise reste à sa place. A Bruxelles, comme à Paris, quand les bureaucrates prennent le pouvoir, c'est que les hommes politiques le leur ont laissé. Dans le passé et encore récemment, on a assisté à des excès. Il faut que les politiques reprennent le contrôle et assument leur vision européenne. (…)
(…) J’ai appris que les Européens pouvaient rester unis. J’espère que nous pourrons mettre cette unité dont nous avons fait la preuve au service d’enjeux positifs, pas seulement négatifs. L’affaire du Covid, extrêmement violente, a prouvé que chaque pays de l’Union, à commencer par l’Allemagne, était capable de briser des tabous : pour la première fois on a mutualisé des emprunts et des obligations – à hauteur de 750 milliards – pour investie et faire face ensemble.
I.L. – Quelles autres leçons avez-vous pu tirer de cette riche expérience ?
M. B. –J’ai appris, également, puisque ce fut l’un des ressorts du Brexit, que les identités nationales ne sont pas un gros mot, et que les Européens doivent les préserver. De Gaulle, disait déjà dans un discours : « Il ne faut pas que l’Europe broie les peuples comme une purée de marrons. Il est important de préserver l’identité des peuples, leurs racines, leurs langues, leurs cultures ». L’Europe, en effet, doit être un projet de mutualisation, pas de fusion. Elle doit préserver les différences auxquelles les peuples tiennent. Les hommes politiques ont le devoir d’assumer cette complexité, car c’est le prix pour que l’Europe soit unie sans être uniforme ».

Quand les femmes musulmanes feront de leur foulard un drapeau de la liberté


Elle est grande, élancée, affable et communicative. On ne se douterait pas que cette jeune femme de 28 ans est une championne de la méditation et de la concentration. Or, Mitra Hejazipour était la championne iranienne du jeu d’échecs avec le titre de « Grand maître international féminin » obtenu en 2015, titre le plus prestigieux avant champion du monde. Elle participera désormais à des tournois internationaux sous les couleurs de la France.
Pourquoi ?
Parce qu’elle a enlevé son foulard, son tchador. En 2019, elle osé concourir sans foulard sous le drapeau iranien au championnat du monde de blitz à Moscou. Le blitz et un concours de parties très rapides. Cette audace, lui a valu d’être exclue de son équipe nationale. Sa photo, avec ses cheveux noirs attachés en queue-de-cheval, avait mir en rage les tout puissants Mollahs de Téhéran.
Exclue de son équipe pour « non-respect des lois », elle a quitté pour la France son pays natal où vivent encore ses parents et sa petite sœur. « L’hypocrisie au sein de la Fédération iranienne et l’obligation, pour nous, joueurs de participer à des cérémonies étatiques me pesaient. J’avais toujours une voix intérieure qui me répétait : <Il y a quelque chose qui ne va pas>.J’ai compris qu’il fallait arrêter », a-t-elle dit. Elle est la deuxième championne iranienne interdite de jouer dans l’équipe nationale après Dorsa Derakhshani qui concourt désormais pour les États-Unis.
Elle est, dit-elle, la fille de son père. Ingénieur en génie civil, celui-ci lui a appris à jouer aux échecs mais il lui a dit aussi de ne jamais accepter une parole illogique ou injuste. « Il a semé la graine » , dit-elle. Cette jeune femme incarne les jeunes générations grandies en pays musulman où les mœurs religieuses sont imposées par « ordre du mufti » surtout au détriment des femmes. Or, ces jeunes femmes instruites et intelligentes n’acceptent plus la bêtise et le mensonge que diffuse l’islam politique. C’est bien la raison pour laquelle les Talibans qui leur interdisaient en Afghanistan il y a dix ans d’aller à l’école, vont le leur interdire à nouveau et les faire enfermer loin du monde extérieur.
Mais en Turquie, en Iran, en Algérie, des révoltes ont lieu depuis une bonne dizaine d’années contre le pouvoir islamique. Au Liban aussi l’an dernier le principal mot d’ordre des jeunes émeutiers était de séparer religion et politique. C’est ce qu’a fait en Tunisie le président Kaïs Saïed en fermant à Tunis un Parlement non représentatif où les Islamistes régnaient en maîtres. C’est du moins ce qu’espère la jeunesse tunisienne et beaucoup d’adultes instruits qui n’en pouvaient plus de la pression exercée par le parti islamiste Ennahda qui ne représentait plus les forces vives du peuple tunisien.
Malheureusement, dans de nombreux pays, l’islam politique se maintient par les armes et les bombes. De lus en plus, l’islam , c’est la guerre, c’est la dictature. Mais l’islam al le dos au mur. La Laïcité à la française doit devenir dans tous ces pays un article d’exportation ( Analyse de la Rédaction et,  sur Mitra Hejazipou , d’après Ghazal Golshiri. « Le jeu de la dame iranienne », in : "M le Magazine du Monde", 1er août 2021)

OPINION PUBLIQUE EUROPÉENNE

En dehors des efforts déployés par les institutions européennes, le déficit d'information de la population
européenne devrait être davantage compensé par des initiatives nationales, régionales et locales.
La communication européenne dite verticale est bonne et nécessaire, mais elle est souvent insuffisamment
perçue par la population dans son ensemble, quand elle ne lui donne pas à penser que le travail de la
bureaucratie interne et élitiste s’effectue en marge des besoins des citoyens. De ce fait, les problèmes qui
surgissent, sont tout simplement imputés à « Bruxelles ».
Avec l’intensification des rapports et la consolidation de l’UE ,les informations européennes sont disponibles
en quantité. Une présence dans les sources d’information habituelles des citoyens pourrait servir à garantir
structurellement un flux constant des informations sur l’Europe.
La télévision est désormais le principal média de masse. Une couverture télévisée quotidienne, que ce soit
dans le cadre du journal télévisé ou d’une émission journalière spécifique, pourrait améliorer
considérablement la diffusion au niveau européen. Toutes les chaînes de télévision publiques financées par
l’État pourraient en fait être incitées à le faire dans tous les pays de l’UE. Ce faisant, il ne faudrait pas
diffuser ces émissions sur des canaux secondaires et à des heures de moindre audience.
Les agences de presse nationales devraient également être davantage impliquées. Pour des raisons de concurrence, les
médias privés finiraient certainement par s'y joindre sous une forme ou sous une autre. Il faudrait envisager
la création d'agences européennes multilingues.
De nombreux journaux de qualité contiennent déjà des pages consacrées à l'UE. Mais il faudrait aussi que la presse grand public intègre également une rubrique régulière sur l'UE. « EUROPA » est un réseau exemplaire de coopération éditoriale de la presse écrite européenne.
L'utilisation des plateformes de médias sociaux, qui permettent d'atteindre plusieurs millions de personnes et
d'échanger des opinions et des informations de manière très personnalisée, revêt aujourd'hui une importance
considérable.
Les parlements nationaux et les représentations régionales devraient également intégrer régulièrement les
thèmes et les décisions de l'UE. Il serait également souhaitable que les représentants nationaux élus auprès de
l'UE présentent plus souvent personnellement, en fonction du sujet, des rapports publics dans les instances
nationales et régionales. Cela nécessiterait également que les représentants désignés auprès de l'UE mettent
les bureaux de leur pays d'origine à la disposition du public pour recueillir des informations et des
suggestions.
Dans les écoles des pays de l’UE, l’enseignement aux divers niveaux scolaires devrait inclure une formation
des élèves à la politique européenne. Les jeunes, en particulier, n’ont en effet plus autant conscience que les
générations plus âgées que notre période de paix durable est l’œuvre capitale de l'unification européenne.
Une telle européanisation horizontale pourrait renforcer l'identification de la population à l'Europe
et donc la formation d'une identité européenne. Elle pourrait également conduire à une plus forte
participation active des citoyens aux affaires européennes et devrait faire obstacle aux mouvements
nationalistes et populistes. (Heinz Wimpissinger. Secrétaire général de la Société européenne SCK. La Lettre Européenne de la Société Coudenhove-Kalegi. Vienne. 15 juillet 2021)

(Version de cet article en anglais: EUROPEAN PUBLIC AWARENESS

Additionally to the efforts of the European institutions, an information deficit among the European
population should be further supplemented through national, regional and local initiatives.
The so-called vertical reporting on European themes is good and necessary. But it is often inadequately
taken into account by the general public or even leads to the opinion that the internal and elitist bureaucracy
is distant from the needs of its citizens. It is typical that blame for the problems that arise are shifted over to
“Brussels”.
The volume of European information is sufficiently available thanks to an ever greater networking and
deepening of the EU. It would additionally be very important to make this information available to the more
common means citizens use to access information, and to ensure a more structural approach to the way
current information on Europe is defused.
Today television has become the main tool of media. Daily television coverage, be it in the news or in a
separate daily broadcast, could improve the process of Europeanization across the spectrum of society.
Actually all state-owned television broadcasters in all EU countries with public funding could be employed
to do so. It would be important not to focus these programs on secondary channels or during off-peak times.
National news agencies should also be more involved. The private media would certainly join in, in some
form or another for reasons of competition. The founding of multilingual European agencies should be
considered. Many quality newspapers already have sections dedicated to the EU. However, an attempt should
be made to ensure that the mass media also introduce a regular EU column. The editorial collaboration of
European newspapers called "EUROPA" is a good example of such networking.
Nowadays the use of social media platforms is of immense importance. An audience of millions can be
reached by these means and also enables a very individualized exchange of opinions and information.
The national parliaments and regional representations should also find ways to include EU issues and
decisions on a regular basis in their deliberations. It would also be desirable, depending on the topic, for the
nationally elected representatives for the EU to be personally present for public reports in national and
regional areas. This would also mean that the representatives sent to the EU should make their home offices
more available to the public for information and suggestions.
In schools within EU countries, the European political education of the pupils should be introduced into the
curriculum on all school levels. Young people in particular are no longer as aware as older generations are of
our ongoing period of peace which is the core achievement of European unification.
Such a horizontal Europeanization could improve the identification of the population with Europe, and thus
the formation of a European identity, and also lead to a stronger active participation of citizens in European
issues. It could also lead to greater active participation of citizens in European issues and should thus counter
nationalist and populist tendencies.

Témoignage pour l'Europe : le livre de Michel Barnier sur le Brexit. « La grande illusion ». Éditions Gallimard. Paris. 2021. 540 pages, 23 €


L’auteur n’est pas n’importe qui : Michel Barnier a été ministre français des Affaires européennes et des Affaires étrangères (2004-2005/2007-2009), à deux reprises Commissaire européen (Politique régionale puis Marché intérieur et Services financiers) (2010-2014), conseiller spécial pour le Brexit auprès de la Commission européenne (2016/2020). Il a donc l’expérience internationale qui fait défaut à ses concurrents de la vieille droite gaulliste dans la course à la présidence de la République française.
Il n’y a donc pas si longtemps, qu’il a été le négociateur en chef pour l’Union Européenne chargé de mener les pourparlers du Brexit avec Londres. Il y a mis le point final en décembre 2020 sans dégâts majeurs pour l’Union Européenne. Toutes les dates, les entretiens, les lieux, les protagonistes sont notés dans ce livre qui constitue un document historique irremplaçable. On n’imaginait pas que le représentant de l’Union Européenne notait tout dans son petit carnet. Quel homme politique a agi ainsi ? La plupart se fient ensuite à leur mémoire et la mémoire est infidèle, transformatrice. Nous avons en mains est pratiquement le journal de bord minutieux de cette difficile et longue négociation d’un Européen convaincu avec un monstre xénophobe : Boris Johnson, Premier ministre de sa Gracieuse Majesté. Un Gaulliste républicain face à autonomiste britannique. Voilà qui rappelle Charles de Gaulle et Winston Churchill, mais à positions inversées : autres temps, autres mœurs.
Quelque chose de cette ère ancienne flottait dans l’air, mais il faut se souvenir qu’en 1945-47, Churchill avait plaidé la cause de l’Europe unie et de l’européanisation de la Grande-Bretagne alors que Johnson a fait tout le contraire avec des arguments très « british » mais très spécieux qui ont produit la catastrophe du référendum du 23 juin 2016. De son côté Barnier défendait la cause de l’Europe, alors que De Gaulle fut quand même, il faut bien le reconnaître, plutôt anti-européen, c’est-à-dire anti-supranational européen. Le Général a voulu, avec le plan Fouchet notamment, faire une Europe d’États-nations raccordés les uns aux autres par une grande alliance et non pas intégrés dans une fédération. Il redoutait surtout que l’Europe ne devienne un super-État qui écraserait la France.
Mais là n’est pas le problème. Dans sa négociation, Barnier a fait abstraction du passé de son parti français, « Les Républicains », et s’est glissé dans la peau d’un Européen pur sang, se contentant de rappeler que De Gaulle avait appliqué en 1958 et après les Traités de Rome de 1957 (ce qui serait vraiment sujet à débat). C’est une immense qualité politique, une qualité d’homme d’État, en tout cas, que de pouvoir faire abstraction de ses attaches personnelles. À notre avis, l’intérêt du livre n’est pas seulement dans le descriptif minutieux du pugilat de Barnier en gants de velours avec les Britanniques, pas non plus dans le fait d’avoir conclu sans que personne ne soit humilié ni lésé, ni à Bruxelles ni à Londres, de façon à ce que dans cinq, dix, quinze ans, les Anglais puissent revenir dans l’Union Européenne, non pas en chemise, la corde au cou comme les Bourgeois de Calais.
Non, par-delà, le meilleur résultat du livre est là où on ne l’attendait pas : il rend compatible le gaullisme hérité de grand-papa avec notre situation géostratégique actuelle qui ne saurait se passer de l’UE, notre planche de salut à tous sur le continent (et les îles) face aux giganto-Etats et aux courants mystico-terroristes, face au dérèglement climatique, face à la surpopulation et à la raréfaction des ressources qui déséquilibrent la planète. Il faut lire en détails ce livre qui fait de Barnier dans notre vivier politique le meilleur spécialiste de l’Europe (s’il n’est pas élu président, il ferait le meilleur ministre des Affaires Européennes que la France ait jamais eu – mais nous n’excluons rien).
Son texte dégage une chaleur européenne, une perception unique et intime des effluves européennes comme aucun autre. Par exemple quand il écrit : « Admettons-le, la faiblesse du débat européen n’est pas seulement britannique. Il y a chez nous aussi trop d’hommes et de femmes politiques qui rasent les murs, qui ont l’Europe honteuse, qui n’expliquent rien et n’assument pas. Je suis depuis longtemps convaincu que c’est le silence, l’arrogance, la distance des élites qui nourrissent les peurs et encouragent la démagogie ». Suit une analyse très pertinente de la situation européenne, des incuries et des carences d’une Europe qui a nettement besoin d’améliorations. Il sait où et pourquoi.
C’est le livre d’un esprit indépendant, d’un homme qui voit grand et loin, qui a eu la chance d’être placé par la vie à un sommet d’où il a tout pu embrasser d’un coup d’œil. Les Alpes ont été pour ce Savoyard une bonne préparation. A part Emmanuel Macron, les autres politiques français et candidats sont des provinciaux. Ils ne sont pas à la hauteur des problèmes du monde actuel dont la terrible débandade des Occidentaux en Afghanistan vient de nous donner la preuve. Alors lisez ce livre, votez Barnier aux prochaines primaires et décidez en avril 2022 en votre âme et conscience.
Michel Barnier a cette aura européenne qui fait la force d’Emmanuel Macron et qui manque singulièrement à Xavier Bertrand et aux autres candidats gaullistes, socialistes, verts, pour ne pas parler du rigide et ankylosé RN qui a jeté le voile du silence sur son europhobie. Dommage que Michel Barnier ne soit pas le premier président de l’Union Européenne. Mais il y a d’autres façons d’agir. (J.-P. Picaper, 30/08/2021)

Interview de Michel Barnier: les Européens doivent préserver leurs identités nationales

Michel Barnier a accordé une interview exceptionnelle à la revue « Politique Internationale » (n° 171, printemps 2021). Interviewé par Isabelle Lasserre, rédactrice en chef adjointe du « Figaro », il répond ceci :

A. L.-Sans les Britanniques, l’Europe ne risque-t-elle pas de devenir allemande ? Depuis le Brexit, le poids de l’Allemagne s’est renforcé sur le terrain de la politique étrangère
M. B.- Tant mieux si les Allemands évoluent, et l’on sait à quel point c’est long et difficile pur eux en raison de ‘Histoire. Je me souviens d’Helmut Kohl expliquant, deux ans après la réunification, quelle révolution c’était pour l’Allemagne de participer à une opération de OTAN dans les Balkans ! Mais je ne souhaite pas plus une Europe allemand qu’une Europe française. Ce que je souhaite, c’est une Allemagne européenne et une France européenne. Notre pays possède des cartes maîtresses dans le jeu européen. A condition de se montrer professionnel et pas trop arrogant…
(…) A.L.- Quelles sont vos principales inquiétudes au sujet de l’Europe ?
M. B. - L’Europe reste une idée neuve. Ceux qui l’animent doivent être très respectueux des sentiments, des sensibilités, des apports de chaque pays. Chaque État a droit au respect. Ce qui demande du temps, de la considération et de l’écoute. Deuxième exigence : il faut que la bureaucratie bruxelloise reste à sa place. A Bruxelles, comme à Paris, quand les bureaucrates prennent le pouvoir, c'est que les hommes politiques le leur ont laissé. Dans le passé et encore récemment, on a assisté à des excès. Il faut que les politiques reprennent le contrôle et assument leur vision européenne. (…)
(…) J’ai appris que les Européens pouvaient rester unis. J’espère que nous pourrons mettre cette unité dont nous avons fait la preuve au service d’enjeux positifs, pas seulement négatifs. L’affaire du Covid, extrêmement violente, a prouvé que chaque pays de l’Union, à commencer par l’Allemagne, était capable de briser des tabous : pour la première fois on a mutualisé des emprunts et des obligations – à hauteur de 750 milliards – pour investie et faire face ensemble.
I.L. –Quelles autres leçons avez-vous pu tirer de cette riche expérience ?
M. B. –J’ai appris, également, puisque ce fut l’un des ressorts du Brexit, que les identités nationales ne sont pas un gros mot, et que les Européens doivent les préserver. De Gaulle, disait déjà dans un discours : « Il ne faut pas que l’Europe broie les peuples comme une purée de marrons. Il est important de préserver l’identité des peuples, leurs racines, leurs langues, leurs cultures ». L’Europe, en effet, doit être un projet de mutualisation, pas de fusion. Elle doit préserver les différences auxquelles les peuples tiennent. Les hommes politiques ont le devoir d’assumer cette complexité, car c’est le prix pour que l’Europe soit unie sans être uniforme ».

Un livre à contre-courant - Bruno Le Maire. « L’Ange et la Bête ». « Mémoires provisoires ».  Ed. Gallimard. Paris. 2021

Des « Mémoires paradoxales », pourrait-on dire. Avec un regard chargé des lueurs du passé mais irrémédiablement tourné vers l’avenir, Bruno Le Maire, 50 ans, tire à l’aune de l’histoire et de la littérature la leçon des crises du 21ème siècle. Il en ressort un cours de politique intérieure et extérieure d’une richesse rare et une observation des acteurs de la scène mondiale fine et ironique, mais toujours bienveillante. Cela se lit comme un roman, avec en prime le sentiment d’accéder aux coulisses des maîtres du monde.

Loin de transfigurer la politique, l’auteur relate avec une sincérité teintée d’humilité combien a été aléatoire et rudimentaire, voire chaotique telle ou telle prise de décision internationale majeure. Comme par le trou de la serrure, on y voit les protagonistes se heurter puis se rabibocher ou pas. Au petit bonheur la chance. Les Allemands avancent avec la régularité placide de poids lourds et les Américains font autant de marches arrière que de démarrages à grande vitesse. Les Chinois sont impénétrables. Et Poutine parle doucement, presque inaudible. Là où nous mène le ministre-écrivain quand il approche les puissants, se joue le sort de notre pays et du monde.

L'idée fixe des médias

L’expérience que l’auteur a recueillie à fleur de peau est si multiple et diversifiée que, faute de pouvoir la cerner, certains observateurs ramèneront ce livre peut-être au ras des pâquerettes. L’auteur ne serait-il pas par hasard candidat à la présidence ? C’est la question à deux sous que les médias posent à tous ceux qui ont acquis quelque notoriété dans les médias, qu’ils s’appellent Éric Zemmour qui n'est jamais content, Jean-Luc Mélenchon le mécontent chronique, Christiane Taubira suffragette écolo sur sa bicyclette ou encore - pourquoi pas ? -le shooter sur gazon Kylian Mappé. On ne peut plus rien exclure. A notre époque de gloriole et d’idolâtries, l’ânerie est sans limites.

De nos jours où n'importe quel incompétent peut parler de n’importe quoi et s'adjuger influenceur, il y a 67 millions de présidentiables en France, moins les Français, ça va de soi, comme aurait dit Brassens. Bruno Le Maire aurait dû, paraît-il, expliquer au chef de l'État « qu'il ne s’agissait pas d'un ouvrage pour se positionner", que c'était simplement une "réflexion sur la littérature et le pouvoir en France", a écrit un grand quotidien (le 11 mars, p.11). Ne donne-t-il pas pourtant tout au long de son texte des preuves de loyauté envers celui qui a désankylosé la France et relancé l'Union Européenne. Ils mènent un combat commun contre le néant qui ronge notre pays, contre le vide et le creux, contre la décroissance et la moisissure. Une histoire sans fin…

Cela fait du bien de lire ce livre alors que déclinistes et collapsistes sortent de leurs trous tels des vers sous la pluie, pour nous annoncer que l’apocalypse sera hexagonale et qu’elle est imminente. Bruno Le Maire prend le contre-pied pour nous parler risorgimento, reconquista et remontada. Il remet les points sur les i et les pendules à l'heure d'été. De plus, la fréquentation des maîtres du monde, ceux qui commandent aux armées et disposent les aiguillages, lui a donné une hauteur de vue à la mesure de ce qu’on appelle la mondialisation. « Le terrain de jeu du pouvoir est désormais le monde », écrit-il (p.127). Pour l’affronter, « la France a des atouts ».

Les anciens compagnons

Apôtre du « bon sens » cartésien (bien qu’il semble lire davantage Pascal que Descartes) dans un monde qui glisse à la déraison (mais cela Pascal le comprend mieux peut-être), Bruno Le Maire a bifurqué quand Emmanuel Macron a injecté des mœurs nouvelles dans une politique française fossilisée. Il s’est rallié, on s’en souvient, à cette vision non conventionnelle d'une politique de rupture alors que les forces du passé, à droite comme à gauche, s’accrochaient à leurs reliques comme des naufragés à leur épaves.

Revenant sur ce moment périlleux, il a vu « les républicains poursuivre leur naufrage », sachant qu’ils « ne se relèveraient pas » de leur « crise profonde et durable ». Et de reprendre l’une des obsessions gaullistes, pour la contrer d’un trait de plume : « Il aurait fallu un homme providentiel – et il n’existe pas ». L’attente confortable du sauveur miraculeux a paralysé toute velléité de réforme des LR. Fillon devait être cet homme de la dernière chance après l'élimination de Sarkozy et le fade intermède de Hollande. Il est tombé aux oubliettes. Proscrit par les siens, espérant qu’ils allaient ouvrir leurs yeux tout grands fermés, Bruno Le Maire était le plus illustre des survivants. Il y avait trop d’autosatisfaction, de narcissisme, d'ambitions personnelles rivales chez ses anciens compagnons de route, persuadés d’être le dernier bastion de la Résistance et aveuglés par l'auto-encensement qui est une des plaies du vivier politique, surtout à droite.

Ce n'était pas avec eux qu'on revisserait les boulons manquants. Bruno Le Maire étaient de ceux qui avaient encore un avenir devant eux. Il a saisi la perche tendue par Emmanuel Macron. Il y allait de la République.

Vers un monde nouveau

S'ajoutait l'impératif européen. Pour réaménager l'Europe et l'armer face au désordre mondial, il fallait amener les Allemands à gommer leurs tabous et faire acte de solidarité. Germaniste devenu angliciste par la force des choses, Bruno Le Maire s'y est employé à son niveau, comme il le relate. Encore faut-il maintenant consolider l’Eurogroupe et substituer la majorité qualifiée à l’unanimité au Conseil Européen. L'heure est à l'approfondissement et non pas à l'élargissement.

Ceci dit, l’UE a progressé. Les "délires et fantasmes des souverainistes » (p. 200) s'estompent et les europhobes s'aperçoivent que, sans la solidarité monétaire européenne, nous aurions succombé à la crise financière de 2008 qu’il a « fallu dix ans » pour colmater, et que sans l'alliance monétaire européenne nous serions asphyxiés par la dette abyssale où nous a plongés le virus. Au passage, Bruno Le Maire rend hommage à Christine Lagarde et revient sur l’avertissement de Mario Draghi lui annonçant un tournant les mœurs financières : « You know, my friend, it is time to spend money ».

Nous sommes entrés dans un autre monde où l'homo sapiens a muté homo connecticus. Le patron de Bercy dénonce les travers, les dangers sournois,  la tyrannie de l'algorithme apatride, la dévaluation de la valeur Vérité, mais il évalue les chances nouvelles. Après que la deuxième moitié du 20ème siècle ait été très différente de sa première moitié, il estime que ce 21ème siècle « qui n’en finit pas de commencer », s’avère plus différent encore du demi-siècle qui l’a précédé. Sans innovation, on ne le maîtrisera pas.

Le goût du réel

Le Covid a fait revenir la réalité en force dans la politique, a dit Bruno Le Maire aux journalistes. J'ai retrouvé ce que j'aime : à la fois un basculement historique et la nécessité de gérer au quotidien l’approvisionnement en pâtes, en riz. Toucher les transformations géopolitiques et rassembler la grande distribution pour vérifier s'il y aura bien de la nourriture dans les supermarchés". (Le Figaro du 12 janvier 2021)

Se frotter aux dures réalités, tel est l'objectif. Et en allant jusqu'au bout de ce qu’on a commencé. Bruno Le Maire est un écrivain pour lequel "les mots doivent correspondre aux choses". son livre dénonce avant tout l’illusionnisme et le mirage, le trompe-l’œil, le bluff et l’épate qui mènent certains partis à leur perte quand ils se heurtent « au réel ». Car « le réel se produit. Le réel est le réel » (p. 112). Quel réel ?

Pour rebondir dans l’après-Covid, le gouvernement le gouvernement doit, primo, restaurer la santé des Français qui n’ont pas été capables d’inventer leur vaccin (à la différence de l'Allemand BioNTec) ; secundo, restaurer une économie devenue dépendante de puissances lointaines. ET ce, sans augmenter les impôts et sans contrainte tueuse d'initiative. Cela doit devenir visible et tangible sur les derniers cent mètres d'ici à mai-juin 2022, mais il faudra une seconde mi-temps pour y parvenir.

Gisements de croissance

Notre pays a des ressources sous-jacentes. L'une est le désir d’entreprendre des jeunes. Leur dynamisme doit briser des tabous et refouler des idées reçues. L'autre réside dans la promotion accrue des jeunes femmes dont le statut s’est nettement amélioré. L’égalité femmes-hommes est la grande supériorité de notre civilisation européenne sur les cultures rétrogrades d’autres continents. Et une encore pourrait être le déblocage des délais chiffrés, horaires de travail et âge de la retraite, fixés par décret régalien. Nous devons exploiter l’expérience des vieux au lieu de les pousser à s’endormir sur le mol oreiller de la retraite. Ceux qui le désirent doivent pouvoir reculer l’arrêt du travail (peut-être avec des retraites à temps partiel) quitte en contrepartie à avancer l'âge du repos pour les métiers pénibles ou dangereux, mais avec possibilité de recyclage.

Tous doivent s’atteler au sursaut national, non pas en partageant le travail résiduel mais en créant du nouveau travail. Bruno Le Maire écrit qu'"un des débats à venir pourrait porter sur la transmission des patrimoines" (p. 188). Grands-parents et parents veulent pouvoir investir sans pénalités dans les entreprises de leurs enfants, surtout s'agissant de microentreprises prometteuses. Ce qui implique le réinvestissement privilégié et productif de legs familiaux. L’État enfin doit réévaluer le statut d’autoentrepreneur très défavorisé par rapport à celui de salarié et de fonctionnaire.

Nous devons renouer avec l'économie de marché et d'entreprise, pas avec le capitalisme sauvage du 19ème siècle que combat encore une certaine gauche. La justice sociale n'est plus celle que revendiquaient Hugo, Zola et Dickens. Faut-il recommander la lecture de l'économiste libéral Pascal Salin : « Au lieu de penser que la raison est l'apanage d'une petite minorité d'hommes, sortes d'ingénieurs sociaux (qu'ils soient désignés démocratiquement ou autrement), écrit-il, le vrai libéral a confiance dans la capacité de chacun à déterminer son destin, à condition que les droits de tous soient définis et respectés. Le libéral n'a donc pas de "modèle de société" clefs en main à proposer. »

Chaque citoyen, citoyenne doit pouvoir être l’artisan(e) de son propre bonheur. Ce n’est pas évident, mais ce doit être rendu possible. L’économie libérale que la dictature communiste chinoise elle-même a adoptée pour réussir, a encore de beaux jours devant elle.

Réveiller la France endormie

A plus longue échéance viendra la réinvention de la politique. Elle est en route depuis 2017 avec un succès mitigé car il y a encore bien des inerties à surmonter. Bruno Le Maire diagnostique les foyers d’infection : la « déculturation occidentale », la « désindustrialisation », la « démoralisation » et la « désinhibition » qui nous gangrènent. Disons-le : nous souffrons de déconstruction et de négativisme. C'est ce qu'on lit entre ses lignes.

A ceux qui réclament des référendums à tout va et de la proportionnelle comme panacée dans la centralité parisienne, à ceux qui privilégient toutes les sensibilités et narcissismes au détriment de l’intérêt général, l’auteur du livre oppose implicitement que c’est moins au sommet qu’à la base qu’il faudra refonder la république. Il note que les Français ne supportent plus d’être entravés ni embrigadés. Qu'ils veulent être codécideurs de ce qui les concerne directement et personnellement. Nous allons vers plus d'horizontalité, de déhiérarchisation et de décentralisation.

Bien des gens veulent participer à la gestion de leurs communes et régions. Pas à la gestion de l’État ou de l’Europe, mais à celle de leur quotidien. Ils veulent acheter leurs produits en circuits courts sans passer par la grande distribution et se défaire des monstruosités multinationales que dénonce à juste titre la gauche. Ils ne veulent plus être alimentés en informations et désinformations par les Gaffas.

Mais gare aux idéologues jamais à court de slogans et de dogmes. Ils prétextent la cohésion sociale - nouveau terme à la mode - pour décourager les ardeurs et décapiter les talents, pour rabaisser le pays à l’étage des paresseux et des ratés en redistribuant l’argent à ceux qui ne font pas le bonheur des autres parce qu’ils ne sont pas capables de faire le leur. ll faut aider bien sûr les vrais handicapés, repêcher ceux qui sont mal partis, admettre aussi qu’il y a des irrécupérables, mais tous peuvent être motivés à se prendre en mains au lieu de devenir des assistés institutionnels.

Il y a suffisamment de métiers et des tâches sont en jachère. Quand la production repartira dans l’après-guerre du Covid, le reste du monde ne nous attendra pas. « Le temps est court, il ne doit pas être perdu », peut-on lire (p. 282). Disons même que le temps accélère. Certes, la pandémie l’a freiné et ralenti. Mais il repartira à la vitesse numérique.

Pourquoi tant d'engluement dans la routine ? Pourquoi ce train-train politique à courtes vues qui n’intéresse plus que les journalistes et les politologues, alors que les superpuissances de demain mettent les bouchées doubles. Pourquoi ne pas voir pas plus loin et plus grand ? Il n'y a presque plus i'informations européennes et mondiales au JT. Sauf sur la pandémie.

De la politique à la métapolitique


Ce n’est pas seulement de la politique que nous livre ici le ministre, c’est de la métapolitique. Elle est à la politique ce que la métaphysique est à la physique. C’est une vision transcendante des affaires incluant les enjeux globaux extérieurs, c'est la perception de « ce qui n’existe pas » et qui pourtant mène le monde. En un mot « le destin ». « La politique, c’est le destin », disait un grand despote français (Napoléon, je crois). Mais pour le moment, en 2021, le destin c’est le retour de la Santé et la croissance économique. Et pour cela, il faudra, dans le monde vacciné, libérer les énergies.

Visiblement, Bruno Le Maire n’est pas homme à brûler les étapes. Il gouverne l’Économie et la Finance, pas l’État. Il a fait depuis 2006 un long parcours sur les sentiers caillouteux de la politique et il a assez pâti en 2017 des fautes des autres pour ne pas les reproduire. Cependant, il a acquis le sens de l’État par-delà les institutions.. Entre les lignes, c’est d’État qu’il nous parle. Son sujet non nommé est l'État France qui baigne dans l’Europe. L’État, c’est la substance, le cœur des choses, notre nef par gros temps, notre lieu géométrique, notre hexagone spirituel. Il faut le préserver des taupes qui grignotent ses racines.

Celui qui revêt l’armure de l’homme d’État sous le manteau du politicien, doit acquérir un second sens : le sens de l’Histoire, c'est à dire l’aptitude à distinguer les courants historiques porteurs de ceux qu’on ne remonte pas. Tous n’ont pas pu comprendre en 1992 et en 2002 quand on lançait l’euro et l’Union Européenne, que c’était l’avenir. De même qu’il faudra comprendre en 2022 que l’UE et l’euro sont désormais irrévocables et qu’on peut faire avec eux de grandes choses. Cela transparaît à maintes pages dans ce livre.

Ce livre est un vrai remontant

Il fallait avoir de l'audace pour sortir en ces temps pandémiques et mortifères un ouvrage encore plus entraînant que les dix précédents tous écrits pour mobiliser les énergies. Or, le fait est qu’on peut tirer parti de cette crise qui a fait si mal. Nous n’en sortirons ni indemnes ni comme avant, mais elle nous oblige à obliquer et à « (…) reprendre le chemin de la transformation tout en tenant compte de l’état de fébrilité et d’instabilité du pays », dit le docteur Le Maire aux soignants et aux convalescents.

Reconstruire l’autorité de l’État sans sacrifier les libertés politiques et économiques, forger un capitalisme mieux partagé et ouvert à la créativité et enfin rendre l’Europe forte, tel est le travail herculéen qui requiert une rallonge de quelques années. Le pays a besoin de stabilité pour changer sans douleur. Ministre de l’Économie et des Finances comme le fut Emmanuel Macron avant lui, Bruno Le Maire serait prédestiné à prendre le relais. Mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour. La politique de relance de la France et de réforme de l’Europe menée par le pouvoir actuel doit aller jusque à son terme

Un libéral allergique au chaos, ainsi pourrait-on définir Bruno Le Maire. A la télévision au plus fort de la pandémie, il nous a souvent rappelé que deux et deux faisaient encore quatre et qu’il ne fallait pas s’affoler. Cet homme calme et droit, poète respectueux du patrimoine grammatical et sémantique, n’est pas du genre à manquer de parole. Dans ses chapitres, il prête allégeance à celui qu’il appelle parfois le « chef », celui qu’il tutoie en privé et vouvoie en public, celui dont il reconnait le bon travail dans une crise dévastatrice et sans précédent.

Leur mission commune est de remettre le pays sur les rails. C’est dans les crises que s’affirment non pas les hommes providentiels, mais les hommes et les femmes qui gardent leur sang-froid et ne perdent pas le Nord. Ceux et celles qui réparent l’avion en vol pour qu’il reprenne de l’altitude au lieu de se crasher. (JPP - 13.03.2021)

Extraits du livre

« Cette notion d’État actionnaire est contraire à l’idée que je me fais de l’État : garder les entreprises stratégiques de transports, de production nucléaire ou de défense, et céder le reste ».
(p. 61)

« De toutes les calamités qui peuvent s’abattre sur l’économie, l’incertitude est la plus grave. « Tout le pays d’Egypte fut dévasté par les mouches », dit l’Exode ; toute l’économie mondiale allait être dévastée par un virus qui instillait dans les échanges commerciaux comme dans les consciences une incertitude délétère ; quelque chose que nous ne pouvions pas voir à l’œil nu,  un virus pathogène dont personne ne connaissait à ce moment-là les causes, et dont nous mettrions des années à mesurer les conséquences, mettrait à bas soixante-dix années d’accumulation industrieuse de richesses, de savoirs, de sécurité matérielle et sanitaire. Le COVID de 2020 avait la force de la mouche pascalienne : <Puissance des mouches, elles gagnent des batailles, empêchent notre être d’agir, mangent notre corps> ». (p. 263)

« Pas de meilleure école de pensée, pas de meilleure discipline que les affaires internationales pour vous réveiller. Les rapports de force sont la seule loi. La défense des intérêts nationaux ou européens la seule doctrine. La réalité est là, brutale, qui se pèse et se compte. A quand remonte la dernière période où la France a façonné le monde ? A quand le dernier moment français ? A De Gaulle, mais en trompe-l'œil ? Ou plus loin encore, à Richelieu (…) ? Et surtout avons-nous la capacité à modeler quoi que ce soit dans le grand bouleversement actuel ?
Ma conviction est que oui. Ma conviction est que nous pouvons encore, en nous engageant sans réserve comme le fait Emmanuel Macron dans le jeu européen, donner un sens à un monde qui en manque ».
(p. 148)

« Les géants du numérique ont la puissance sans la légitimité, le pouvoir sans les contraintes, la domination dans le partage. (…) Ce n’est pas seulement un ordre ancien que les réseaux sociaux numériques mettent à terre ; c’est la notion même de vérité et de mensonge, sur laquelle le monde occidental a bâti son expansion depuis trois siècles en se délivrant des dogmes religieux Les réseaux numériques sont comme la boîte du magicien à double fond, ils diffusent le vrai et le faux, ils apportent une foule d’informations et autant de mensonges sans une clé de compréhension, ils révèlent et ils dissimulent, ils éclairent et ils trompent. Du jour au lendemain, en quelques clics, ils projettent un individu en pleine lumière puis le jettent à la vindicte. Une InfoMatin sur les réseaux sociaux n’est pas vraie ou fausse. Elle est virale ou morte. Comme la force d’un virus se mesure à sa capacité de diffusion, l’importance d’une information ne se jauge plus à sa gravité, mais à son nombre de vues ». (p. 157)

« Le descendant en ligne directe du régime tsariste, Vladimir Poutine, pourrait très bien dire : «<Le force c’est le mensonge> ». (p. 173) (…) 


« En avons-nous fini avec cette violence ? Oui, si nous la considérons comme un épiphénomène lié à la crise des gilets jaunes. Non, si nos la comprenons comme une des manifestations récurrentes des la détresse occidentale, du manque de souffle de nos démocraties, de cet obscurantisme radical alimenté par des puissances étrangères, comme la Russie. Parce que je penche pour la dernière option, le remède ne peut pas être uniquement policier ou juridique, il doit aussi être politique ». (p. 200)

« Pour Donald Trump, l’Europe était beaucoup plus un rival à soumettre qu’un partenaire à respecter » 
(p. 232)

« Avant redistribution, la France est une des nations les plus inégalitaires parmi les nations les plus développées. Après, elle devient une des plus justes. Autrement dit, la justice dans notre société ne vient pas des efforts de chacun, ni de la possibilité de s’élever par son talent, mais d’une correction mécanique et publique des déséquilibres sociaux. Nous ne traitons pas la douleur, nous l’anesthésions avec le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé des pays de l’OCED". (p. 186)

« Toute une partie de la population française, depuis des années, ne se sent plus représentée par ses élus, en particulier les élus nationaux, députés u sénateurs. Elle se sent dépossédée de sa part de souveraineté. La délégation de la souveraineté nationale à ses représentants une fois pour toute, ou plutôt une fois pour un mandat, elle que l’avait conçue Rousseau, ne tient plus ; l’individu ne veut plus être citoyen le seul jour des élections, il veut être citoyen en permanence. De ce point de vue, les gilets jaunes auront accéléré la nécessaire refondation de a démocratie ».
(p. 194)

« La responsabilité politique n'est pas de vendre des rêves qui peuvent tourner au cauchemar, comme le font sans cesse les représentants de la France insoumise. Ils disent vouloir une nouvelle République, en réalité ils veulent le renversement du régime et le pouvoir derrière. Ils excusent les casseurs, parce que les casseurs servent leur cause. (...) Mais pour quel avenir ? Pour quelle société ? Notre responsabilité est de bâtir un modèle plus juste en développant nos propres atouts économiques et financiers, en unissant les politiques européennes, pas en montant nos compatriotes les uns contre les autres. Pourquoi un homme comme Jean-Luc Mélenchon, si courtois et cultivé dans la conversation privée, orateur si habile, se laisse-t-il gagner parfois par la fureur, au point de devenir méconnaissable? Les archanges de la révolte supportent mal la paix ». (p.186)

On peut rapprocher ceci de la citation précédente :

« La démondialisation est une fiction que pas un de nos partenaires européens ne mettra en pratique. (…) Les chantres de la démondialisation, Arnaud Montebourg en tête, sont les mêmes qui ont versé des larmes de crocodile sur la désindustrialisation de la France, et qui ont refusé de prendre les mesures économiques ou fiscales appropriées quand ils pouvaient le faire. ( …) La décroissance, utopie plus dangereuse encore pour notre nation, va plus loin que la simple sobriété. La sobriété suppose la mesure, la retenue, la tempérance sans lesquelles la vie en société peut rapidement devenir difficile. Mais la décroissance est autre chose : elle ne veut pas modérer, elle veut retirer. Elle ne se contente pas de restreindre, elle veut retrancher, tailler, couper. Nous produisons trop, il faut produire moins. Nous sommes trop nombreux, il faut arrêter de nous reproduire. Les tenants de la décroissance ont parfois des accents messianiques (…) La volonté de faire le bonheur des gens à leur place qui sème le malheur » (p. 328)

A propos d'un ami de jeunesse qui semblait prometteur et qu’il retrouve très diminué à près de 50 ans : "Il lui manquait cet orgueil sans lequel en politique comme en littérature, on ne commence rien (…) Comme Galilée affirmant que la Terre était ronde, je réalisai que la vie était plane, un espace borné dans lequel chacun au milieu de la multitude dispose d’un espace de temps très bref pour affirmer sa singularité et trouver sa place ». (p. 219)

Et l’on tombe sur des vérités, ainsi :

« Les doigts du verbe entrent à tâtons dans le noir du monde ». (p.221)

« Le peuple est le peuple. Il déverse sa colère sur ceux dont le pouvoir ne change plus rien à leurs vies » (p. 193)
« Le temps est court et il ne doit pas être perdu ». (p. 282)

Helmut Schmidt disait après Max Weber que la politique consiste à « percer des planches dures ». Face à l’ingratitude omniprésente dans son métier où il n’y a ni amitiés ni inimitiés définitives, et où celui qui était adulé hier peut être honni demain, l’auteur accorde aux grand commis de l’Etat le droit à la fierté :

« Dans un métier où l’ingratitude est la règle et la reconnaissance l’exception, je trouvais dans ces mots la plus belle des récompenses pour tous les agents publics, fonctionnaires, membres de mon cabinet qui avaient sacrifié leurs jours et leurs nuits pour quelque chose qui les dépassait, qui était au cœur de leur engagement, et qui était la France ». (p. 284)

Conscient des vulnérabilités de la démocratie qui prêtent le flanc aux destructeurs professionnels, Bruno Le Maire analyse la crise des gilets jaunes que « personne n’avait vue venir » : « Ce qui couvait en fait sous les braises des gilets jaunes puis du mouvement des retraites, c’était une crise de régime (par-là l’auteur entend visiblement un changement de régime, NDLR) ; elle n’a pas eu lieu parce que le chef de l’Etat a su se comporter en chef et que l‘Etat, malgré les faiblesses qui apparaîtraient encore plus crûment durant la crise sanitaire, a résisté. Les policiers, pourtant critiqués de toutes parts, n‘ont pas déposé les armes et ont continué d’assurer notre sécurité ; les préfets ont été à la hauteur de leurs responsabilités dans les départements ; les aides financières promises ont rapidement été débloquées par les services de Bercy ». (p. 209)

Et de critiquer que les manifestations bon enfant et justifiées au départ des gilets jaunes, aient tourné à « la désinhibition, pur produit de la déculturation de notre nation, de notre renoncement à notre histoire, à notre mémoire, à nos idées et à notre langue » et à ce « monde nu et masqué, qui refusait de parler, mais cognait ». (p. 199).

On a réparé les dégâts commis par des forcenés à l’Arc-de-Triomphe, on a rendu son visage défiguré à Marianne, mais « l’irréparable avait été commis ». La cicatrice est là et les replâtrages ne suffiront pas, car nous sommes en présence d’une « crise profonde de la démocratie – notre démocratie et de plus en plus fragilisée par des institutions désormais bancales » (p. 210). Il faudra « refondre nos institutions » (p. 213).

Et de conclure :
« Il nous reste moins de deux ans avant la prochaine élections présidentielle de 2022, pour tirer toutes les conséquences de ce que nous avons vécu et préparer un projet en ce sens, autour du président de la République. Soit nous proposons une transition vers de nouvelles institutions, soit nous nous exposons à la crise de régime. Nous sommes passés tout près en 2018. Nous pouvons la vivre pour de bon dans les prochaines années. La tâche est immense (…) ». (p. 287)

Au temps jadis : pirates barbaresques et esclaves européens

Au cours des derniers mois, de nombreuses manifestations rétroactives – avec des excès tels les déboulonnages de statues de grands hommes – ont eu lieu contre l’esclavage. Certes, la traite des hommes, des femmes, voire des enfants, à laquelle parfois des Africains eux-mêmes ont participé en vendant leurs captifs aux marchands américains ou européens, a été un crime contre l’humanité tel que l’a défini le Tribunal de Nuremberg après la guerre. Mais, sans parler de l’Antiquité, on oublie souvent que les Arabes musulmans ont été des esclavagistes eux aussi, y compris en Afrique subsahélienne, mais surtout en Europe. Il nous paraît important de rétablir la vérité historique. (Rédaction)

De 1500 à 1800, la côte sud méditerranéenne, du Maroc à la Libye fut le foyer d’une industrie florissante, celle de rapts d’Européens sur la côte nord, pour alimenter le commerce des esclaves au Maghreb. Tous les historiens évaluent le nombre des personnes kidnappées et vendues durant cette période à 1 250 000 (1 million ¼). Nettement plus que celui des esclaves africains déportés vers l’Amérique, estimé à 800 000 êtres humains. Les marines nationales européennes, trop faibles, ne possédaient pas de moyens de défense suffisants pour protéger leurs côtes. Les corsaires maghrébins et turcs ayant, en plus des voiles, la force de propulsion des rames de leurs esclaves pour leurs galères, pouvaient se déplacer plus rapidement, surtout quand le vent faiblissait. Dans les combats navals et à la poursuite, les Européens, y compris britanniques, étaient très inférieurs. En plus de l’attrait des rapines, l’agressivité des chefs islamiques était dopée par l’aiguillon religieux du djihad contre les mécréants chrétiens.

Nettement plus de la moitié des personnes capturées furent des Espagnols. Les Français étaient aussi en nombre important. En moindre nombre des Italiens et Grecs, quelques nordiques et enfin des Européens indéterminés. En plus de l’interception des navires, les raids esclavagistes barbaresques dépeuplèrent des milliers de kilomètres de côtes par le rapt d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils détruisaient les églises pour que leurs cloches ne puissent pas sonner l’alarme à leur approche. Cette haine des cloches s’est conservée jusqu’à nos jours dans les milieux islamistes. L’Algérie a détenu le plus d’esclaves européens (33%), devant la Tunisie (27%). Le Maroc venait loin derrière (8%) comme la Libye (Tripoli : 5%). La Turquie (11%) en eut aussi dont elle fit souvent des soldats ou des femmes de harems. Sur 1 300 km de côtes italiennes, la population alla s’installer à l’intérieur des terres, fuyant les rivages. Les razzias furent particulièrement importantes en Corse. L’île servait de relais où l’on émasculait des jeunes hommes pour faire de ceux qui survivaient des eunuques pour les harems.

Ces pirates qui avaient fait de la Méditerranée, « la mer de la peur », étaient chez eux des grands seigneurs qui possédaient de somptueuses villas et jusqu’à 1 300 esclaves chrétiens. On les nommait « les raïs ». Débarquant sous les coups de fouet en Afrique du Nord, leurs prisonniers étaient vendus sur les marchés d’Algérie ou de Tunisie s’ils étaient pauvres. Les riches, les nobles, et les juifs ou les religieux pouvaient êtres libérés contre rançon. De nombreux intermédiaires s’enrichissaient dans ces transactions. Le prix des femmes à la vente variait en fonction de leur beauté et de leur âge. Exposés nus comme elles, les enfants étaient vendus aux enchères eux aussi.

Le cruel Baba Arrouj dit Barbe Rousse, devenu Sultan d’Alger, fut l’un des plus célèbres corsaires. Il fut tué en 1518 près de Tlemcen, mais son frère Kheit Eddin lui succéda. Il y eut des captifs célèbres. L’écrivain Miguel de Cervantes, capturé au large de Rosas en Catalogne à son retour de Naples, avait été déporté comme esclave au bagne d’Alger avec son frère Rodrigo le 26 septembre 1580. Avantagé par la fortune de sa famille. Avantagé par la fortune de sa famille, il eut le privilège d’être libéré contre rançon. En fait après quatre tentatives d’évasion, il fut libéré contre rançon en septembre 1580, par l’ordre de la Sainte Trinité provençale, sa fortune familiale ayant certainement aidé. Certains de ses compagnons de malheur restèrent captifs 10 à 30 ans et moururent dans d’atroces conditions. Un autre captif célèbre fut Saint Vincent de Paul. Après avoir été gardien du troupeau familial, près de Dax (Landes), il fut ordonné prêtre en 1600 après sept ans d’études. Partant de Marseille où il était allé toucher un modeste héritage, il avait été capturé par des barbaresques et vendu comme esclave à Tunis. Après deux ans de captivité, il s‘était évadé. Il fut aumônier des galériens, des enfants trouvés et des paysans incultes et créateur d’hôpitaux. Saint Vincent de Paul fut canonisé en 1737.

Les captifs traînaient une chaîne enserrant l’une des chevilles. Il existait des bagnes de travail où ils étaient retenus dans un état épouvantable. Les plus robustes devenaient galériens enchaînés à leurs compagnons et aux rames. C’était la noyade assurée si le navire était coulé par la tempête ou les vaisseaux européens. Ils étaient soumis au fouet pour suivre les cadences. La punition habituelle était la bastonnade variant de 150 à 200 coups ce qui équivalait à une condamnation à mort. Ils pouvaient y échapper en « prenant le turban », c’est-à-dire en se convertissant à l’islam. La conversion exemptait aussi de service aux galères. Mais beaucoup hésitaient par crainte de « perdre leur âme » et devant le supplice de la circoncision. Parmi les moins riches, les charpentiers de marine, les fondeurs de métaux ou ceux qui possédaient des dons particuliers pouvaient jouir de certains avantages.

Les monarques européens tentèrent de résister. En 1541, une tentative de Charles Quint contre Alger tourna au désastre. En 1683, pour stopper les raids, Louis XIV fit bombarder Alger par une grande flotte sous le commandement de Duquesne. En représailles le père Le Vacher et 20 autres Français furent exécutés l’un après l’autre en étant attachés à la bouche d’un canon mis à feu. Et cette attaque d’Alger se solda aussi par un échec. Les razzias continuèrent de plus belle. En 1765, Suffren bombarda Salé au Maroc et traça des plans des côtes du Maghreb pour mieux traquer les ravisseurs. De 1785 à 1793, les USA firent la guerre à Tripoli après la capture de 130 Américains. Un accord de paix fut signé après trois bombardements. Puis en 1815, la guerre reprit contre le Dey d’Alger. En 1816, une expédition anglo-hollandaise sous les ordres de Lord Exmouth parvint à faire cesser momentanément les razzias. En 1818, le congrès d‘Aix-la-Chapelle appela les grandes puissances à mettre fin une fois pour toutes au fléau. L’écrivain diplomate Chateaubriand appela la France à prendre la tête de ce combat. La France tenta d’abord la négociation, mais son plénipotentiaire fut éconduit en juin 1827 par un coup d’éventail du Dey. Un blocus d’Alger fut établi jusqu’en 1830, puis après une bataille navale l’armée française débarqua à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830. Le 5 juillet 1830, le régent Hussein –Dey se soumit. Lors de la paix d’Alger, il restait encore 130 esclaves européens détenus par le Dey.

Le vent avait enfin tourné en faveur des Européens. L’esclavage des Blancs étant désormais aboli, il restait l’esclavage des noirs, non moins important sans doute. Le rebelle Abdel Kader fit décapiter 100 esclaves noirs qu’il avait repris après qu’ils se soient réfugiés chez les français. L’esclavage des Noirs fut aboli dans les villes du Maghreb mais il persista dans les campagnes et chez les Nomades.

Ces faits donnent un autre éclairage sur la colonisation de l’Algérie et l’histoire de la Méditerranée et des rapports avec le monde musulman. Le 18ème siècle s’était ému globalement de l’esclavage, condamnant surtout l’esclavage aux Amériques, mais aussi au Maghreb et en Turquie, comme on l’oublie un peu de nos jours. Condorcet, Montesquieu, Thomas Reynal, Viefville des Essarts et bien d’autres intellectuels du Siècle des Lumières ne cessèrent de condamner toutes les formes d’esclavage. C’est à l’initiative de l’abbé Grégoire que fut votée pour la première fois son abolition, le 16 pluviôse de l’an II (1794). Cette loi de la Révolution d’après Robespierre a précédé celle que fit voter Victor Schoelcher en 1848.

Les raids esclavagistes musulmans avaient commencé bien avant le 15ème siècle. Dès les 11 ème et 12 ème siècles, des ordres de chevaliers moines chrétiens furent fondés pour délivrer les chrétiens prisonniers des musulmans et pour protéger les pèlerins chrétiens qui se rendaient sur les lieux de la naissance et de la crucifixion du Christ. Par la suite, des ordres monastiques furent fondés qui négociaient le rachat des prisonniers, tels l’Ordre de la Trinité fondé par Saint Jean de Matha d’origine espagnole (1160-1231) qui racheta des dizaines de milliers de captifs. Un tiers des revenus des hôpitaux et écoles qu’il avait fondés furent consacrés au rachat de captifs. De même l’Ordre de la Merci, fondé par Pierre de Nolasque(1189-1256). A chaque retour d’esclaves rachetés, leurs rédempteurs organisaient d’immenses processions. Les foules qui y assistaient pouvaient s’y informer des infamies de l’esclavage. C’était aussi une façon d’avertir les populations du danger qu’elles couraient. Les gens du Moyen-Âge apprenaient ainsi que l’islam était pour l’Europe une menace capitale. Et les deux sièges de Vienne par les Turcs vinrent le rappeler au 16ème et au 17ème siècles.

L’esclavage en Terre d’Islam est une donnée historique reconnue, y compris par des historiens musulmans. Nul ne sait pourquoi l’histoire n’enseigne plus tout cela aux écoliers européens. De la même manière, l’origine des croisades est falsifiée. Elles n’avaient pas été une agression délibérée du monde chrétien, mais une réponse à l’expansion de l’islam en djihad dans tout le Moyen-Orient, notamment au Maghreb et en Espagne, jusqu’à Toulouse, Poitiers et Narbonne aux 7ème et 8ème siècles. (Diverses sources et Claude Jacquemay, 2020-21)