Grandes Puissances


Voici les premiers articles d'une rubrique que nous ouvrons ici et qui sera consacrée aux trois grandes puissances de notre temps : les deux principales, les États-Unis et la Chine, qui commencent à s'affronter avec les risques de guerre qui en découleront, et la troisième, la Russie, peut-être plus importante pour nous parce qu'elle et géographiquement proche.
Par ailleurs, l'Islam, sous ses diverses formes avance ses pions sur notre continent.
Le nouveau président américain Joe Biden semble avoir compris qu'une Europe forte lui est plus utile qu'une Europe faible et divisée. C'est une chance à saisir pour les Européens. Mais Biden est-il physiquement la hauteur de sa tâche?
 Il faut  observer ces pays pour nous affirmer en tant que République européenne des Droits de l'homme et de la Raison. C'est pourquoi nous avons ouvert cette rubrique.
 (Rédaction "C l'Europe", juillet 2021).

RUSSIE : C'est certain qu'après des siècles d'isolement par rapport à l'Europe occidentale, renforcé par sept décennie de régime communiste soviétique, la Russe a évolué dans un autre sens que le nôtre. Peut-être même les différences profondes qu'indique ci-dessous notre amie Anna Gichkina sont-elles plus anciennes encore. Ceci dit, la Russie n'est quand même pas aussi étrangère à l'Europe qu'on pourrait l'imaginer.. Elle parle une langue européenne et elle a hérité de la religion orthodoxe, partie orientale du christianisme après le schisme. De plus, nous avons connu dans l'après-guerre une philosophie assez proche de celle, russe, décrite ci-dessous par Anna Gichkina: l'existentialisme de Jean-Paul Sartre. Celui-ci a écrit "L'être et le néant", mais il est vrai que l'être était pour Sartre, sauf erreur,  plutôt "l'action" de l'homme et son "être là" qu'une intuition intérieure à la différence des philosophes russes

Sum ergo cogito ou la vision du monde à la russe

Ce petit texte représente encore une tentative de faire connaître ici en Occident la vision russe du monde.

Généralement, au premier coup d’œil, la Russie semble avoir beaucoup de points communs avec le monde occidental mais dès que l’analyse est faite au niveau des noyaux civilisationnels de ces deux cultures nous voyons qu’il s’agit de deux mondes différents. Ce postulat peut être démontré sur un exemple assez représentatif : l’attitude de ces deux mondes envers l’Être et sa perception (l’Être dans le sens « ce qui est », « Réalité », « Existence »). En m’appuyant sur les idées clés des plus grands philosophes russes de tous les temps (Soloviev, Frank, Leontiev, Kireevski, Dostïevski, Florenski), j’essayerai de vous exposer le panorama général du phénomène qui, faisant référence à Descartes, pourrait être reformulé comme « sum ergo cogito ».

Selon cette façon de voir les choses, inhabituelle pour l’esprit occidental, il est impossible de penser l’Être en passant par les voies extérieures à l’homme, car toute voie extérieure ne permet de percevoir l’Être que dans son apparence. Ainsi, il est nécessaire d’envisager la présence du témoignage intérieur, intra-humain, de l’Être sans lequel ce dernier ne peut jamais être perçu. Ce témoignage intérieur apparaît donc comme l’évidence et porte le nom de « la foi », mais non pas dans le sens de la foi aveugle et de l’acceptation de la Réalité sans argumentations mais de la foi comme évidence primaire, comme pénétration mystique dans l’Être. Cette thèse devient beaucoup plus claire quand on compare l’homme occidental à l’homme russe.

Depuis Descartes, Locke et Kant l’évidence pour l’homme occidental réside non pas dans l’Être mais dans la raison/conscience/connaissance. Pour un individu élevé dans les traditions et la mentalité occidentales, cet état des choses semble tout à fait cohérent et raisonnable et la thèse exposée plus haut, au contraire, lui paraît absolument impossible. Rappelons-nous ici les mots de Kant : « A part notre connaissance nous n’avons rien à quoi on pourrait comparer cette connaissance ». Ou encore cette réplique de Spinoza : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre ». L’homme occidental se sent et se perçoit comme une conscience individuelle pensante, et tout ce qu’il connaît du monde est perçu grâce à cette conscience individuelle qui sait penser et réfléchir. Il ne se sent pas présent ni enraciné dans l’Être comme si sa vie existait en dehors de l’Être. Il se trouve face à l’Être et ne peut l’atteindre que via la voie de la connaissance et de la compréhension. Nous sommes ici donc dans le « cogito ergo sum ».

La vision du monde russe est complètement différente. Pour l’âme et l’esprit russes la voie qui mène de « cogito » vers « sum » est vue comme absolument artificielle. La voie véritable mène au contraire de « sum » vers « cogito ». Ce qui est d’une évidence primaire ne doit pas être pensé et compris à travers un élément autre que lui-même. Seulement ce qui se fonde sur soi-même et manifeste soi-même via soi-même est l’Être. L’esprit russe considère l’Être comme quelque chose qui ne peut être révélé par la raison/conscience/connaissance et ce n’est pas non plus l’objet de la réflexion de cette dernière parce que notre raison/conscience n’est qu’une des manifestations de l’Etre. Il n’y a donc pas de nécessité de réaliser un acte de connaissance pour percevoir l’Être, au contraire, il faut d’abord être et c’est parce que nous sommes que nous pouvons réaliser les actes de connaissance. Le lien réel entre « moi » chez l’homme et l’Être - c’est notre vie. La compréhension/acte de connaissance est, en revanche, uniquement un lien métaphysique entre le Moi et l’Être.

Pour l’esprit russe, c’est plutôt le postulat « primum vivere deinde philosophare » qui est plus approprié. Donc sum ergo cogito. (Anna Gichkina - 10 juillet 2021)

ETATS-UNIS : Un espoir du parti démocrate

Les électeurs de Californie ont approuvé par référendum, le 14 septembre, le maintien au pouvoir de leur gouverneur démocrate, Gavin Newsom, fragilisé par la crise du Covid-19 et par les terribles incendies qui ravagent cet État de l’Union. La révocation de Newsom a été rejetée par environ les deux tiers des voix. Il va rester gouverneur et terminer son mandat à la tête de ce grand État de l’Ouest américain.
De nombreux citoyens avaient été choqués par cette tentative de révocation (en anglais un « recall »). Mais cette procédure est usuelle dans le système parlementaire britannique où le Premier ministre peut subir une révocation à tout moment. Pourquoi ne pas l’appliquer aux États-Unis ? Si Newsom avait perdu ce vote ou si sa majorité avait été très mince, cela aurait signifié la fin de sa carrière et de ses espoirs présidentiels alors qu’il est considéré comme un «up-and-coming young man » du parti démocrate, comme on dit ici. Mais tout s’est passé comme ses partisans l’escomptaient.
Il a donc aisément survécu à la tentative des républicains de le démettre de son mandat – à quatorze mois de la prochaine élection – pour un coût de 276 millions de dollars et les motifs les plus divers : son opposition à la peine de mort, son soutien aux migrants sans papiers, le montant des impôts, le nombre de sans-abri, dans son Etat et sa gestion stricte de l’épidémie (fermeture des écoles et vaccination obligatoire pour les enseignants). Sans oublier son dîner avec des lobbyistes dans un restaurant trois étoiles de la Napa Valley, en novembre 2020, sans masques ni distanciation, un événement devenu central dans le « recall » : le symbole de « l’élitisme » des démocrates.
Cela n’aurait pas fait autant de bruit si le démocrate Newsom n’était pas un candidat potentiel à la succession de Biden. Et les Républicains ne s’y sont pas trompés. D’emblée, Donald Trump avait poussé son homme-lige californien Larry Elder à contester l’élection de Newsom à la tête de la Californie. Elder menaçait même d’aller devant les tribunaux. Mais il n’avait pas la moindre preuve de ses allégations. Joe Biden en personne a soutenu Newsom. Tous avaient sorti le grand jeu, car l’affaire était chaude.
Trump reste très controversé avec en gros la moitié des Américains contre lui et la moitié pour lui et il est évident que Nwsom pourrait le combattre, lui ou un de ses lieutenants, avec de bonnes chances de succès. En Californie, les deux tiers des votants sont contre Trump.
MAIS Gavin Newsom a des relations haut placées et vient d’une famille riche.
D'origine irlandaise par un de ses arrière-grands-parents, il est né en 1967, fils de William Alfred Newsom III (1934-2018), juge et administrateur du conglomérat de la famille Getty, et de Tessa Menzies (1946-2002). Il a fait des études littéraires et de science politique avec diplômes universitaires. Après avoir commencé par vendre des orthèses pédiatriques, puis après une succession de plusieurs petits emplois, il avait connu le succès économique avec la fondation en 1991 du groupe PlumpJack, grâce à l'aide financière d'un ami de sa famille, Gordon Getty, l'une des plus grosses fortunes américaines. Cette affaire s’était vite développée. Il la vendit en 2004 pour devenir maire de San Francisco avec un programme de lutte contre la pauvreté.
Il fit parler de lui en février 2004 en ordonnant à l’état civil de modifier les certificats de mariage pour accepter les mariages entre personnes du même sexe, contestant ainsi une proposition de loi no 22 votée par les Californiens en 2000. La Cour suprême de Californie lui donna raison le 17 mai 2008. Son commentaire : « C'est un grand jour pour San Francisco ». Il fit également de sa ville « la capitale du recyclage, le havre des immeubles verts, [...] et le fer de lance du développement de l'énergie solaire ». Après un premier essai et ayant dû céder la candidature au poste de gouverneur de Californie à Jerry Brown, il devint le proche conseiller de celui-ci et lui succéda le 6 novembre 2018, élu gouverneur avec 59,3 % face au Républician John Cox.
Après la mort de George Floyd il avait imposé à 23 universités publiques de son État fédéral de suivre un cours d’ethnic studies (études ethniques) pour obtenir leur diplôme. La direction de Cal State – nom de ce réseau d’universités – était opposée à cette mesure, estimant qu’il s'agissait d’une ingérence. Il est mis à dos également les antivax en ordonnant la vaccination dans les écoles. Le 21 février 2020, une pétition demandant l'organisation d'un référendum révocatoire contre lui fut lancée par Orrin Heatlie, sheriff adjoint dans le comté de Yolo.
Le texte lui reprochait d'être favorable à l’immigration illégale alors que la Californie compte un grand nombre de personne sans-abri, que le niveau d'imposition est élevé, que la qualité de vie est en baisse, ainsi que d'autres griefs. Nous l’avons vu, il a gagné.
Ses parents s’étaient séparés en 1969 et avaient divorcé en 1972. Après maintes aventures féminines qui avaient fait quelque bruit, il a épousé l’actrice et réalisatrice Jennifer Siebel lors de la San Francisco Pride du 29 juin 2008. Ils ont quatre enfants. Il avait divorcé de Kumberly Guilfoyle ancienne mannequin et procureur adjointe de San Francisco, alors experte judiciaire. L’ironie du  destin avait voulu qu’elle fût très proche de Donald Trump. Ils étaient évidemment incompatibles. (John Lee. 30/09.2021)

Un sacré coup de semonce pour Joe Biden

La défaite des partisans de Joe Biden le 2 novembre dernier enVirginie, État fédéral qu’il avait remporté l’année dernière avec 10 points d’avance, pour être élu président, est un très mauvais augure pour son parti démocrate. Aux États-Unis où, comme en Allemagne, la majorité gouvernementale doit se soumettre tous les quatre ans au verdict des urnes, avec en plus des élections intermédiaires à mi- législature, la pression électorale est forte. Depuis 2009, la Virginie était démocrate.
Le candidat du parti républicain, Glenn Youngkin, a gagné avec des arguments populistes à la manière Trump, notamment en critiquant le retour de l’obligation du port du masque, alors que la pandémie frappe à nouveau les États-Unis comme d’autres parties du monde, et surtout en s’en prenant à l’enseignement de l’antiracisme qui a introduit la propagande racialiste dans les écoles, une des idées forces que la gauche américaine diffuse maintenant jusqu’en Europe.
Cela montre aussi d’une manière générale que le hiatus entre les deux partis qui se partagent le pouvoir aux États-Unis se creuse. Le temps où Républicains et Démocrates se ressemblaient et se rassemblaient, est dévolu. Les représentants des deux blocs politiques votent comme un seul homme dans les institutions, presque sans défections ni écarts, l'un contre l'autre. Cette lutte à mort entre les deux ailes de la politique américaine qui avait commencé dans les années 1990, a atteint son apogée sous la présidence de Donald Trump. Elle ne pouvait guère aller plus loin.
La politique très chaotique de Trump a frôlé l’absurde. Son admiration des dictateurs attestée par son rapprochement avec Vladimir Poutine, son indulgence envers R. T. Erdogan, ses rencontres fantaisistes et sans résultats avec le Nord-Coréen Kim et sa complicité avec la famille régnante d’Arabie Saoudite étaient quand même un peu indigestes dans l’optique américaine. Son ignorance de l’histoire, des accords internationaux et des alliances était criante. Mais les Démocrates doivent constater à leurs dépens que leur tactique diabolisation de l’adversaire de droite n’est pas toujours payante.
Cette victoire républicaine dans un État qui jouxte la capitale fédérale est importante parce qu'elle prend place un an avant la réélection du Congrès en novembre 2022 et aussi parce que le financier Youngkin, ancien directeur de fonds d’investissement, a eu de bons résultats dans les faubourgs de Washington, des zones urbaines qui penchent généralement favorables vers les Démocrates. Il avait eu l’habilité de prendre ses distances par rapport à Trump qui est encore très marqué par l’attaque du Capitole le 6 janvier 2020, tout en reprenant mot à mot les thèses de Trump.
Donc, avec un autre que Trump, les Républicains pourraient-ils reconquérir la présidence en 2024 ? La question est posée. S’ajoute que l’élection d’une femme noire venue de la Jamaïque, Winsom Sears, au poste de lieutenant-gouverneur après avoir été dans le corps des marines puis députée de Virginie, a contredit le credo des Démocrates selon lequel les minorités de couleur leur sont acquises. (« C l’Europe », 10 novembre 2021)