Evènement


1. L'enfer et déjà là
2. Coup de semonce
3. Maintenant ou jamais: Il faut changer de vie ou de monde
4.Vers Saint-Jacques-de-Compostelle
5Nécrologie : Olivier Dassault

L'enfer est déjà là

L'air a un goût de pudding. Chaque respiration coûte un effort. La peau a l'impression d'être grillée. Chaque pas est laborieux, la pensée devient une bouillie visqueuse qui se coagule en un seul et unique désir: boire ! Si vous n'avez pas de bouteille d'eau à portée de main et que vous ne trouvez pas d'ombre, vous éprouvez un sentiment de désespoir qui peut se transformer en panique en quelques minutes : « Je dois sortir d'ici ! ».
C'est ce que ça fait d'être exposé à plus de 50 degrés Celsius. La chaleur m'a frappé comme un coup de poing en plein visage lorsque j'ai traversé le désert libyen en voiture il y a 16 ans. C'était supportable avec les fenêtres de la voiture ouvertes et le vent qui soufflait, mais lorsque la jeep s'est arrêtée, que je suis sorti et que j'ai marché sous un soleil de plomb, j'ai fait l'expérience directe de l'effet brutal que le soleil peut avoir lorsqu'il réchauffe une région. Même si quelques gouttes de pluie tombent, elles s'évaporent instantanément, le sol mouillé se fissure comme une croûte, chaque petite plante se fane.
Ce que j'ai vécu il y a 16 ans dans le Sahara pourrait bientôt être vécu en Europe. Le réchauffement de la planète se traduit par des conditions météorologiques de plus en plus extrêmes, les températures moyennes sont de plus en plus élevées et nous ne faisons pas grand-chose pour y remédier. Ces jours-ci, les habitants des pays méditerranéens ont un avant-goût de l'enfer qui menace régulièrement non seulement les Africains, les Américains et les Australiens, mais aussi nous, les Européens. En Grèce, on mesure des températures de 47 degrés Celsius, et des régions entières dépérissent. L'étincelle d'une cigarette suffit à allumer un enfer de flammes. Dans la banlieue d'Athènes, les feux de forêt et de brousse font rage, une fumée âcre envahit la ville, des flocons de cendres tourbillonnent dans l'air. Dans le Péloponnèse et sur les îles touristiques comme Rhodes et Kos, les incendies font rage, des centaines de maisons sont parties en fumée. "C'est un incendie cauchemardesque", déclare le chef du gouvernement Kyriakos Mitsotakis.
En Turquie, la situation est également hors de contrôle. De nombreux incendies ravagent la côte ouest, certains menaçant des hôtels touristiques, un autre engloutissant une centrale électrique au charbon. "La situation est très grave", prévient le maire de la ville de Milas, près de la mer Égée. En Italie, la région de Molise a demandé l'état d'urgence en raison des feux de brousse. En Sicile, les pompiers luttent contre les flammes jour et nuit. Hier, la Commission européenne a envoyé des avions, des hélicoptères et des experts en incendie en Grèce, en Italie, en Albanie et dans le nord de la Macédoine. L'Europe lutte contre le brasier.
Nous devons modifier notre comportement le plus rapidement possible pour éviter le pire : C'est l'appel limpide que viennent de lancer plus de 14 000 scientifiques. Ce qu'il faut faire est connu depuis longtemps. La protection du climat comme priorité absolue dans l'action gouvernementale et à chaque sommet international. Sortez rapidement de la combustion du charbon. Construisez des éoliennes et des centrales solaires, même contre la résistance. Isolation thermique et systèmes de chauffage modernes pour tous les bâtiments. Des bus, des trains et des pistes cyclables au lieu des embouteillages dans les villes. Promouvoir beaucoup plus l'agriculture biologique. Arrêtez la politique absurde de l'UE qui encourage la construction de centrales électriques au charbon en Afrique du Sud et la déforestation de la forêt tropicale en Amérique du Sud. Et la planète continue de se réchauffer. "En principe, nous devons nous préparer à de nouveaux records de température chaque année", déclare le climatologue Thomas Jung, de l'Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine, dans une interview accordée au portail d'information Watson. "Une fois que vous avez déclenché ça, vous devez apprendre à vivre avec."
L'élimination du CO2 de l'atmosphère, ou de la chaleur de l'océan, ne se fait pas aussi rapidement, a-t-il dit. "Si vous deviez réduire les émissions de gaz à effet de serre à zéro aujourd'hui, ce processus se poursuivrait quand même", explique l'expert. "Jusqu'à présent, le changement climatique entraîne des phénomènes météorologiques extrêmes jusqu'à quatre degrés Celsius plus chauds qu'à l'époque préindustrielle." Et ce n'est que le début du réchauffement : "Si vous vous projetez dans l'avenir, vous pouvez facilement ajouter sept, huit ou neuf degrés supplémentaires aux températures actuelles. C'est à ce moment-là que l'on arrive dans des zones où l'on atteint 50 degrés." Dans les 30 prochaines années, nous vivrons dans un monde différent de celui d'aujourd'hui : "S'il fait tellement chaud et humide et que la transpiration ne nous rafraîchit plus, même la personne la plus en forme ne pourra pas y vivre.
« Invivable ! ». Les gouvernements du monde entier n’avancent encore qu’à trop petits pas en matière de protection du climat, et de nombreuses personnes ne se départissent pas de leurs habitudes de consommation : Conduire un Quatre-Quatre SUV pour se rendre au bureau le matin, acheter des vêtements bon marché en Asie, manger de la viande tous les jours, parcourir de longues distances en avion. À peine les pays d'Europe sont-ils sortis du verrouillage de Corona que les émissions de CO2 repartent à la hausse. Il n'est plus possible d'empêcher l'augmentation de la température, mais le fait qu'elle soit d'un degré et demi, de deux degrés ou même plus en moyenne dans le monde fait une énorme différence. C'est la différence entre un four et l'enfer. Tous les feux de brousse ne sont pas une conséquence directe de la crise climatique, mais le réchauffement de la planète augmente le risque d'incendies incontrôlables, non seulement dans des pays lointains, mais aussi dans notre pays. Les experts de l'Agence fédérale de l'environnement prévoient une augmentation du risque d'incendies de forêt en Allemagne au cours des prochaines décennies. Les raisons résident essentiellement dans l'augmentation des températures et la sécheresse.
Selon les calculs du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, les vagues de chaleur, les sécheresses et les fortes précipitations vont augmenter massivement. Non seulement des pays comme la Grèce, qui sont déjà en difficulté, devront alors faire face à des coûts de centaines de milliards d'euros. Il ne semble plus inconcevable que des pays entiers tombent en faillite à la suite de dommages climatiques extrêmes. Des quartiers détruits qui ne peuvent plus être reconstruits, des champs abandonnés, des zones sans contrôle étatique : ce que nous ne connaissons actuellement que des États en déliquescence comme le Sud-Soudan ou le Liban, est également envisageable en Europe à l'avenir. Tout cela et bien plus encore est nécessaire. Cela coûte des sommes considérables et exige de chaque individu un énorme effort d'adaptation. Mais la bonne nouvelle est que nous pouvons le faire, et que c'est toujours à notre portée. Les partis participant à la campagne électorale allemande devraient en être informés. On ne devrait pas s'infliger des températures de 50 degrés et plus. (Florian Harms.t-online.de. 5.06.2022)

Après les élections régionales et départementales de fin juin 2021 en France, qui se sont caractérisées par une abstention historiquement élevée, le rédacteur en chef de "La Lozère Nouvelle", Claude Donnadieu a publié cet édito :

Coup de semonce

Il faut savoir écouter le silence assourdissant des deux tiers des électeurs qui ne se sont pas déplacés aux deux tours des départementales et régionales.
Commenter jusqu’à plus soif les résultats n’a aucun sens.
Que la plupart des éditorialistes glosent sur le retour de la droite, l’émiettement de la gauche, la chute du RN ou l’inconsistance des écologistes, tout ça c’est du pipeau. C’est l’arbre qui cache la forêt. Tout comme ceux qui vous racontent qu’on n’est pas allé aux urnes parce qu’un dimanche il faisait trop beau et que le suivant il pleuvait, ou qu’on avait peur de choper le Covid, qu’on n’était pas fichus de discerner les deux élections ou que le matériel électoral n’a pas été correctement distribué. Bref on nous amuse pour escamoter le vrai problème : un taux d’abstention historiquement haut, qui s’explique par la colère et le désintérêt.
Colère sourde des Français, dont les préoccupations sont à mille lieues de celles des politiques dont le seul objectif véritable est d’obtenir une parcelle de pouvoir et de la conserver. Quitte à faire revoter les élus en 2008 pour rectifier le “Non” du référendum de 2005 au traité européen.
C’est aussi le signe d’une fracture qui s’élargit entre la France réelle et ses représentants, politiciens professionnels de tous bords déconnectés de la vraie vie. Ce désamour est la marque d’une république mal en point, ce qui alimente cette forme d’inertie.
Désintérêt: le phénomène n’est certes pas récent, mais les abstentionnistes relèvent désormais de toutes les classes, populaires ou supérieures, les diplômés ou non, ruraux ou urbains. Des catégories entières de la population ne sont pas représentées. Combien de députés, de sénateurs sont paysans, pêcheurs, ouvriers, employés ?
En résulte, comme l’analyse Romain Rambaud, “une image dégradée du système représentatif, recroquevillé sur lui-même, qui conçoit le vote comme une procédure pour renouveler les dirigeants et ne cherche plus à inclure les citoyens.”
Telle est la leçon de cet épisode qui pose le problème de la légitimité démocratique des nouveaux élus et qui révèle la progression durable d’un électorat protestataire.
Marc Lambret, aumônier des parlementaires, soulignait “ le parallèle entre la crise environnementale et la crise de la démocratie comme les lie le pape François. Nous allons dans les deux cas, vers une catastrophe, avec une anesthésie progressive, une banalisation du pire”.
Nous sommes bien loin d’un projet structurant de société et les prochaines échéances se présentent sous un jour qui ne laisse pas d’inquiéter. La seconde démission en quatre ans du Chef d’État-Major des armées, justifiant à demi-mot qu’il ne voulait pas commander pendant la période à venir, tellement le contexte risquait d’être tendu, n’est pas de bon augure. Pourvu que ce coup de semonce soit entendu. (Claude Donnadieu. in : La Lozère Nouvelle, 1/07/2021)

Maintenant ou jamais: Il faut changer de vie ou de monde

La « drôle de guerre » dont nous étions sortis en mai et juin 2020 après deux mois de confinement dans nos lieux de vie, a mis à mal bien des choses autour de nous. Au nom de la règle du « zéro mort », presque tous les pays ont mis à l’arrêt leur économie, mettant la santé des humains avant celle de l’économie. En France, le Président Macron n’a pas hésité un instant : il faut sauver les vies « quoi qu’il en coûte ». En Allemagne, Angela Merkel a dit à peu près la même chose.

Le confinement de la population a stoppé net la croissance économique. On fait face à présent, aux États-Unis comme en Europe, à une crise économique et financière extrêmement grave, à un « effondrement historique » de l’économie mondiale bien plus grave qu’en 1929 alors que celui de 2008-10 avait été déjà au moins aussi grave. Il est question d’un « désastre rare ». Les économies se remettent lentement en route. Même si les usines, les bureaux, les infrastructures ne sont pas détruites comme après une guerre authentique, elles sont gravement amputées et partiellement paralysées. Particulièrement en France où le redémarrage est difficile. S’ajoute la menace d’une « seconde, troisième vague » ou celle d’une « latence chronique » de la contagion par les virus.

Prise de court, l’Europe en désarroi et ses gouvernements ont subi l’attaque virale, venue sans déclaration, sans fusils ni bombes, sans invasion ni occupation, sans champs de bataille, une guerre qui n’en était pas une, mais qui fera date dans l’histoire. Nos langues n’ont pas encore de mot pour la dire. Son arme est moins chère que des missiles nucléaires et plus radicale que le terrorisme. Elle nous a mis en alerte permanente contre en apparence rien. Cette guerre bactériologique couvera longtemps encore. Il y aura peut-être des trêves. Il n'y aura pas d'armistice. À peine avions-nous retrouvé le printemps après le premier confinement, les couleurs des fleurs, le chant des oiseaux, le bleu du ciel et la liberté de mouvement, qu'après cette pause est arrivée la deuxième vague de pandémie, pire que la première, paraît-il.

Sauf en France où le gouvernement ne s'y est pas risqué, plusieurs États européens ont rayé les fêtes de Noël de leur calendrier par un confinement très strict. De nombreux magasins, les restaurants, les bars sont fermés. En Allemagne, le confinement est devenu total, et l'on ne peut nier que règne maintenant en Europe une certaine morosité. Le moral est en berne. Le pire, c'est peut-être que les gens s'évitent obsessionnellement les uns les autres, devenant méfiants à l'égard de leurs semblables. L'homme est un danger pour l'homme. Sommes-nous en train de nous déshumaniser ? Or, l'homme était un animal de groupe. Et si des mutations virales rendent le vaccin inefficace ? Et si un virus attaque non plus les poumons, mais le cerveau, que se passera-t-il ?

Le film américain "Je suis une Légende" dans lequel les hommes deviennent des bêtes féroces avides de mordre pour tuer, pourrait-il devenir une réalité ? Nous sommes déjà en train de vivre de la science fiction au réel.

Pour le moment , la pandémie laisse des ruines immatérielles, des morts à pleurer, des malades à soigner. Il n’y aura pas d’armistice. Des virus plus dévastateurs encore peuvent survenir. Cet ennemi malfaisant et invisible n’est pas un extraterrestre, mais la plus ancienne forme de vie de la planète : un virus. Visant exclusivement notre espèce, il a utilisé nos corps comme relais et armes. Pour refouler l’agent létal, on a engagé l’armée et la médecine. Le personnel médical a accompli des prouesses. En 1914-18 et en 1939-45, il suivait les armées. En 2020, il a été soutenu par l’armée. Il fut en première ligne, femmes et hommes égaux en soldats contre le virus, mais aussi dans l’approvisionnement, les transports, l’agriculture et d’autres secteurs vitaux.

Nous avons survécu. Momentanément ou durablement ? D’aucuns verront dans cette calamité un avertissement divin contre notre démesure et nos excès. D’autres, un épisode de la lutte pour le droit de vivre sur cette belle et capricieuse planète que nous avons trop pillée. Mais il faut positiver. Nous avons redécouvert l’essentiel qui fait la vie. Un nouvel esprit de solidarité est né. Dans l’improvisation, nos gouvernants et savants ont été en gros à la hauteur et les exécutifs démocratiques en sont sortis renforcés. Dans son impréparation à ce genre d’événement, l’Europe a improvisé, renoué des liens ténus par-dessus des frontières cadenassées. Elle a vu que la vie humaine prime sur l’économie et la finance, réappris les bienfaits de la lenteur et ceux de l’anticipation.

Le choc du Covid-19 offre la chance d’un monde meilleur. Europhobes et démagogues ont perdu du terrain. 2020 sera l’année refondatrice d’un continent européen cohérent. Nous avons besoin d’un système prévisionnel d’alerte contre les irruptions de l’imprévu. Nous devons être plus indépendants, autonomes et souverains, ramener chez nous industrie, alimentation, fournitures médicales. Réinventer l’autosuffisance et la proximité. Gommer les inégalités sans écraser dons et talents. La planète et le vivant doivent être protégés. Notre façon de vivre s’adaptera aux nouvelles conditions et sera moins frénétique, plus économe, plus réfléchie.

Si le nouveau monde se fragmente, l’Europe doit rester un exemple d’union dans la pluralité, à l’instar de l’Allemagne et de la France, modèle de réconciliation réussie entre anciens ennemis. Après la Première Guerre mondiale, puis la Seconde et leur fille la Guerre Froide, les bâtisseurs de la Paneurope, Richard Coudenhove-Kalergi et Otto de Habsbourg, ont inventé un continent de paix et de liberté. L’Europe actuelle s’est construite conforme à leurs vœux. Ce troisième « après-guerre » nous offre la chance de rebâtir comme eux notre association supranationale sur ses fondations de Strasbourg, en France, près le Parlement Européen et le Conseil de l’Europe. Notre réforme inclura des objectifs nouveaux, actuels et concrets.

La communication numérique offre des moyens de franchissement des distances. Depuis cinq ans, dans « l’avant-corona », nous avions préparé cette transformation avec des nouveaux modes de travail, des visions du futur, des idées neuves. Dans le « monde d’après », il nous échoit de repenser l’Europe, de redessiner son architecture. En commun avec nos frères et sœurs des nations européennes, nous construirons davantage de ponts sur les fleuves, nous les franchirons et découvrirons de nouveaux paysages.
Réchappés en 1989 de la Guerre froide, marqués par les stigmates de 2001 (l’attentat islamique contre les tours jumelles de New York), de 2008-2010 (la crise économique et financière qui fit presque couler l’euro) et de 2020-21 (la pandémie du coronavirus), nous ferons le bilan des dégâts. Sans revenir en arrière, ni retomber dans les ornières, comme si rien n’avait eu lieu.

Beaucoup n’ont pas senti vibrer les mutations planétaires. Ils imaginent qu’ils arpenteront les mêmes plages. Qu’ils parcourront les sentiers anciens. Que le temps fera oublier peurs et angoisses et cicatriser les plaies sous le baume des assurances. Que tout sera pareil. Qu’on ne changera pas.

Or, nous entrons dans une autre ère. Les rapports de forces internationaux ont glissé comme la tectonique des plaques. Si nous ne réformons pas logiciels, programmes, comportements et optique, l’Europe sombrera. Des virus pires que corona-2020 sont en embuscade. La planète grille. La maison brûle.

Plus mondiale encore que les deux Guerres du 20ème siècle, en contraignant pour la première fois dans l’histoire de l’humanité tous les pays du monde à lutter contre un même ennemi, la crise du corona nous a peut-être évité la Troisième Guerre mondiale. Elle semblait plausible à certains et à d’autres imminente.

S’il n’y aura pas de grande guerre, des despotes régionaux auront profité de la panique pour occuper des terres qu’ils vident par les armes et les famines. La lutte antivirale a créé des solidarités. Des fragmentations leur succèdent. Comme après toutes les grandes peurs, une hystérie collective gagne la foule. Des révoltes éclatent partout sous maints prétextes.

Nous n’aurons sans doute pas le grand embrasement, mais des révoltes et peut-être des guerres civiles. Sont-elles inéluctables ? Les exécutifs sont sortis renforcés de la crise, mais jamais autant de forcenés n’ont contesté leur pouvoir et même leur existence. Peut-être nos régimes politiques devront-ils se muscler. Peut-être aurons-nous besoin de lois d’urgence. L’épée de Damoclès reste suspendue.

Néanmoins, rien n’est écrit. L’avenir est une page vierge. L’intelligence européenne peut fertiliser les déserts, freiner la fonte des glaces, arrêter les tornades, sauver des vies et allonger la vie. Et peut-être la crise du corona nous a-t-elle évité la Troisième Guerre mondiale qui paraissait à certains imminente car il s’est avéré que les armées seraient plus vites décimées par le virus que par l’artillerie. (Sophie von Stralendorff et JP Picaper - juin-décembre 2020)
Vers Saint-Jacques-de-Compostelle
par Gérard Bokanowski

Le pourquoi, les préparatifs et le voyage virtuel
(première partie)

Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins
Celui dont les pensées comme des alouettes
Vers les cieux le matin prennent un libre essor
Qui plane sur la vie et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes.

                               Charles Baudelaire, « Les Fleurs du mal ».

Avant-propos

Parti au mois d'avril 2001 sur le « Camino », à mon retour, le 3 mai, j'étais très loin de me douter de l'engouement qu'allait provoquer ce pèlerinage, je dirais plutôt ce voyage.
À de très rares exceptions près, j'ai constaté que tout le monde portait en soi son Chemin de St Jacques : très peu l'ont fait, presque tous l'ont rêvé !

Je n'oublierai pas le regard, plein d'étoiles, d'un de mes collègues à qui j'avais fait vivre le Chemin en lui montrant l'album photo souvenir, avec les itinéraires. Il y a bien une magie, une puissance, une actualité, je dirais même, une « tentation permanente » du Chemin de St Jacques.

C'est vrai, ce n'est pas neutre, le Chemin vous transforme, et il vous transforme dès le début quand vous entreprenez de le « rêver ». Il appartient en effet à la « mythologie du voyage », à la tradition biblique, à Jésus dans le désert, à l'islam (le Prophète à Médine), aux moines de l'Inde ancienne, à la tradition confucéenne et aux huit siècles d'errance sur la « Voie lactée » (Buñuel) pour rejoindre la tombe de l'apôtre.

Dès le début, cette transformation se projette dans le regard de l'autre, quand il s'aperçoit que vous vous apprêtez à faire ce dont il a confusément – passionnément ? - rêvé. Elle va se poursuivre dans la préparation et le « voyage virtuel » (I) qui deviendra le « voyage réel » (II) en ne cessant d'être un « voyage intérieur » (III).
 
D'emblée, il faut répondre à la question posée par tous, car elle est incontournable : comment cela vous est-il venu ?

L'automne est propice aux rêves. J'ai donc commencé à rêver Compostelle il y a à peu près un an. Jean Giono disait, avec poésie, « on ne sait jamais d'où viennent les vieilles dames ». De même, on ne sait jamais d'où naissent les projets, les aventures, les « ruptures temporelles ».

Ce ne fut pas soudain, ce ne fut pas une révélation, une vocation (quoique la notion « d'appel » – vocare – ne soit pas indifférente). C'est une petite musique composite où les souvenirs de balades en côte cantabrique, l'attrait pour la culture hispanique ou la découverte des églises romanes que je commençais à entrevoir dans les guides ont joué leur rôle. Mais ce fut avant tout une recherche et une interrogation.

Recherche, celle du retour sur soi-même, la tentation d'« arrêter la machine », de sortir de l'Homme convenu pour rechercher l'Homme vrai en dehors du « rôle social ».

Interrogation
, « Qui suis-je ? » est le titre d'une page de mon journal de bord, sens de la vie... Tout y passe. Le fameux « Je est un autre ». Bref, qui suis-je quand je ne joue pas mon rôle assigné : celui de « vieux mâle », de mari, de papa, de grand frère, d'ami avec un grand A, de directeur. Professionnellement, quelles perspectives ? Peut-on arrêter la machine, faire le bilan personnel pour mieux rebondir, se rénover ?

Il s'agit de choses personnelles qui sont au cœur du Chemin, du chemin spirituel... mais qu'il faut transmettre car le « faire connaître » est au cœur de l'expérience.
On parle peu de Dieu... de foi sur le Chemin de St Jacques. D'ailleurs, je ne suis pas parti à la recherche du « Créateur ». Mais sait-on jamais ? J'ai souvent pensé à la phrase du Christ « Tu ne me rechercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé ».

En fait, mon approche était « teilhardienne ». Teilhard de Chardin, prêtre jésuite, philosophe, penseur chrétien, était très à la mode dans mes années de philo. J'étais en particulier intéressé par ce monde des âmes, la « noosphère » comme il l'appelait.

Je me proposais donc de confronter cette recherche et cette interrogation au « monde des âmes » qui, au cours des siècles, m'avait devancé sur le Chemin de St Jacques. Qu'y ont-elles laissé ? Peut-on retrouver leur passage sur la « Voie lactée » ? Y a-t-il un message ? Je me proposais d'écouter. St Jacques est d'abord une quête intérieure, une prise de conscience.

Un peu d'histoire


En novembre-décembre, j'avale l'histoire du Chemin, découvre saint Jacques « matamoros » (tueur de Maures) intimement lié à la « Reconquista » et les nombreuses légendes et faits authentiques qui vont enrichir le Chemin de ses villes, de ses églises et de ses monuments, où l'on découvre l'art mozarabe aussi bien que roman. Je parcours « Les chemins de Compostelle en Terre d'Espagne » (Ed. Ouest-France) et me laisse impressionner par le récit moyenâgeux d'Aimery Picaud, auteur du premier Guide du Pèlerin : « pour un sou, le Navarrais ou le Basque tue, s'il le peut, un Français » écrit-il. Malgré le « s'il le peut », cette affirmation ne me laissait pas indifférent. Par la suite, j'ai, grâce au Ciel, fait mentir le narrateur et gardé un souvenir profond de l'accueil simple, chaleureux et attentif de tous les habitants des régions traversées.

Quel chemin ? Le choix géographique


Puis, ce fut le parcours virtuel des trois chemins : le camino primitivo m'attirait, notamment la côte atlantique de Santander à Gijón que j'avais parcourue en voiture. Mais comme l'écrivait Jean-Claude Bourlès : « au IXe siècle d'accord, mais aujourd'hui, entre autoroutes et voies rapides, la côte est invivable. » Exit, non sans nostalgie, le camino primitivo !

Ce sera donc le « camino francès », unique à partir de Puente la Reina, mais j'hésitais entre le départ en Navarre (attiré par Roncevaux - Roncevalles en espagnol - et la « Chanson de Roland ») ou le chemin aragonais. Je m'en ouvris à M. Valdivieso, « jacquet de bonne souche » et président de l'intergroupe « Camino de Santiago », qui me recommanda avec enthousiasme le chemin aragonais à partir du col du Somport.

Le choix physique

Ce choix étant réglé, s'ouvre la problématique que tout le monde se pose. Le chemin aragonais représentant quelque 750 km (c'est du moins ce qui m'avait été indiqué), on s'interroge. Après le choix existentiel, après le choix culturel, le choix physique. Quelles étapes, comment, combien de kilomètres puis-je absorber par jour ? Combien de temps ?

Le « Guide pratique du Pèlerin » (Éditions Everest), propose 31 étapes allant de 17 à 40 km. C'est une première base de réflexion.

Tout en méditant, j'achète, le 27 décembre (date importante, car j'entre dans le concret !) ma première paire de chaussures de randonnée. Une précision : si, comme tout le monde, j'avais rêvé le GR 20 (traversée de la Corse), je n'avais jamais fait de randonnée.

En janvier (la belle époque !), l'entraînement commence sur des sentiers gelés ou sous la pluie. Avant les monuments mozarabes, découverte du Brabant wallon ! 10 à 12 km par jour, au départ. Puis, assez rapidement, 20 km, pratiquement tous les jours fériés. Puis environ 30 km par jour (huit heures de marche environ). Dès le début, changement de chaussures (trop étroites). Dans un magasin spécialisé, j'apprends ce que tout randonneur doit savoir : prendre une pointure de plus (le pied enfle avec l'effort) et porter deux paires de grosses chaussettes en laine (ce sera quatre paires dans le sac). Je travaille aussi sur mon futur équipement, mais n'achète pour l'instant qu'un pantalon-ranger et un petit sac de randonnée. Désormais les loisirs s'articulent autour de la randonnée. Découverte de charmants paysages (il n'y a personne !) et de fermes auberges, partage du thermos et des fruits près d'une chapelle du 15e siècle, etc.

En attendant l'Espagne du Nord, j'apprenais à connaître le pays dans lequel je vivais. St Jacques avait réalisé sa première transformation.

L'angoisse du temps

Voyant que la « mécanique » tient le coup, me voilà confronté à l'angoisse du temps. Combien de temps, cet être « absolument indispensable » (c'est du moins ce que nous croyons tous !) va-t-il pouvoir vivre loin de sa famille et de notre cher Parlement ? Sur ce dernier point, puis-je, nouveau Caïn de la « Légende des Siècles » échapper durablement à « l'œil de Julian »… le patron ? Soyons honnête, j'étais surtout préoccupé par mon rôle de « chef » (guillemets de rigueur) de famille !

Avec l'idée de partir au mois de juin, j'établis donc un itinéraire, avec des variantes : 800 km sur 28 jours, soit une moyenne quotidienne de 28,5 km, ce qui me paraissait un maximum.

Finalement, compte tenu des travaux allégés du Parlement (congés de Pâques et semaine blanche notamment), je partis du col du Somport le samedi 7 avril, atteignis Compostelle le mardi 1er mai, ayant au total parcouru 840 km en 24,5 jours, avec un sac de 10 kg (un maximum !) soit un peu plus de 34 km par jour, perdis 6 kg, en suivant un itinéraire largement différent de celui que j'avais prévu. En fait, le sentiment de liberté a été essentiel. Le matin, je ne savais pas exactement où je dormirai le soir. On ne réserva pas dans les refuges ; les petits hôtels et les chambres d'hôte sont innombrables et peu peuplés en avril. Et surtout, je n'avais pas réservé de billet de retour.

Muni de l'indispensable « Carte du pèlerin » (le credencial), me voilà donc, le vendredi 6 avril, en route vers Pau, via Paris-Orly. « Calme étonnant », ai-je noté dans mon journal de bord, « couplé avec le trac des grandes premières et la folle envie d'être déjà sur place. »

En fin d'après-midi, j'arrivais à Pau.

Ici commence « Le voyage réel ».

VERS SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE

Le voyage réel
(Deuxième partie)

Tous les guides contiennent des photos et des commentaires sur les principales étapes du Chemin. Je ne m'y attarderai donc pas. En reprenant mon journal de bord, je me propose plutôt de vous faire vivre le Chemin comme je l'ai ressenti.

L'aventure commence à Pau. Contrairement aux prévisions, pas de car pour le col du Somport, point de départ du chemin aragonais. Ce sera 50 km en taxi ! Le chauffeur m'apprend l'histoire de la vallée et la bagarre - sans frontières - entre écologistes et autorouteurs au sujet du développement de la vallée. Je loge à Urdos, à l'Hôtel des Voyageurs, au pied du Somport. Montée en stop avec Raymond.

Aragon-Navarre : l'enchantement


Le Somport : neige et brouillard. À quelques pas de la frontière surgit comme un défi à l'imprudent qui va s'aventurer sur la « Voie lactée » le vaste panneau qui va désormais me guider : l'étoile dorée sur fond bleu qui surmonte le panneau jaune « Camino de Santiago ». En contrebas, minuscule, serpente le chemin, enchâssé dans la vallée. Appréhension... respiration profonde.

Descente sur Canfranc. Des plaisantins ont dessiné de faux repères : je m'égare. On se perd beaucoup sur St Jacques. « Le gave se rebiffe », impossible de traverser la rivière. Long détour... Loulou, la chienne husky, m'accompagne sur plus de vingt kilomètres, et serait peut-être encore avec moi si elle n'avait été reconnue dans le village. Dommage qu'elle m'ait joué « Brève rencontre » ; je m'y suis très vite attaché. Rien ne lui échappait, pas même feu le sandwich que j'avais imprudemment déposé près de mon sac ! Ça crée des liens.

1ère étape à Jaca : refuge. Impossible de dormir. Les premiers éclopés ; une femme est portée par ses deux compagnons. Il lui est impossible de poser le pied par terre. Celui de Pedro, son voisin, n'est qu'une vaste ampoule translucide. Temps magnifique (13°). Personne !

2ème étape : à la recherche du monastère de San Juan de la Peña : cinq heures de montagne par un temps magnifique. Je m'égare encore car le chemin est peu balisé et croise un sentier de grande randonnée (GR) que je suis machinalement : 10 km de trop dans les gaves, les torrents, la forêt. Boire comme un animal au pied d'un torrent...

Berdun, village perché, et « El Rincón », le « coin » d'Emilio : c'est le café parisien des années 30, où l'on cherche de l'œil Arletty et Michel Simon tout en dégustant le « bacalao a la baturra ». Emilio m'explique que le beau chemin décrit par le guide près du Rio Aragon n'existe pas. Ses provisions m'ont sauvé. 30 km sur la nationale sans possibilité de ravitaillement. En effet, pas d'accès aux berges du Rio Aragon, comme l'indiquent mes cartes. Le lac de Yesa est sublime. Il conduit à l'abbaye de Leyré, grand moment d'émotion hors du temps, magnifique messe en grégorien : 13 officiants en violet, 30 moines en noir, dans une nef dépouillée. Simplicité du divin. J'en reparlerai dans le « voyage intérieur », la troisième partie qui clôturera ce témoignage.

En route vers Monreal par le Foz de Lumbier, un mini « Grand Canyon » de toute beauté qui m'est indiqué par un premier ange gardien. Celui-ci m'explique que le vrai Camino n'est pas celui proposé par le guide. Je m'égare sur le chemin des éoliennes en cherchant le refuge d'Isco.

« Mort d'un cycliste » ! C'est Gérard, le bordelais, au sortir de l'étape des Pyrénées. Avec le vent, dans la grande côte qui précède Monreal, il avance moins vite que moi et doit mettre pied à terre. On dîne ensemble. Première lessive, il faut gérer le petit linge...

Vers Puente la Reina : chemin de montagne difficile, pluie, chute sur les galets. Le refuge vanté par les guides est fermé pour travaux... Carrefour des deux chemins (St-Jean-Pied-de-Port en Navarre/Somport en Aragon), point de jonction des caravanes, très nombreux jacquets de tous les continents.

Traversée du « pont des pélerins » vers Los Arcos. Découverte d'Estella, ville jeune et dynamique, la « Via Trajane » sur la trace des légions romaines.  Traversée en chemin montagneux. À Villamayor de Monjardín, John, le Hollandais, me fait visiter le refuge qu'il tient avec sa famille toute l'année. Chacun à tour de rôle. Heureux homme.

Los Arcos, hôtel Ezechiel. Abandon et « tentation du désert ». J'ai vraiment failli abandonner. C'était « Ezechiel » un vendredi 13 à l'aube du 7e jour ! Carrefour du « voyage intérieur », que je développerai dans la dernière partie.

Courte étape vers Viana dans une campagne riante avec « Minnka la gitane ». Refuge exigu et spartiate.

La Rioja : Viana-Navarette-Logroño-Najera

Horrible nuit à Najera. Épuisé. Belle traversée de Logroño et tortilla de patatas au piment doux à 10 heures du matin ! Course à la pharmacie. Beaucoup de « béton » ! Embalse de la Granjera et son lac. Dans un cadre enchanteur, pêcheurs, joggeurs, badauds, saluent amicalement le pèlerin.

Najera... et chute en entrant dans l'hôtel. Rêve, avec quatre messages : une voix, dans la nuit, comme dans le film « Les dix commandements » dicte quatre injonctions : vocation, divinité, loi, Voie lactée. Je me réveille et je note.

Le virus, attrapé dans la descente du Somport me lâche. Enfin le sommeil habituel. Récup. J'étais à bout.

Dimanche de Pâques : courte étape vers Santo Domingo de la Calzada. Très champêtre, agréable. Beaucoup de rencontres, quatre espagnols, deux nordiques, deux américains en tenue de pèlerins de jadis (impossibilité de les confondre !). Très beau refuge. Accueil chaleureux, visite, église, parador.

Santo Domingo-Belorado-Villafranca

Au petit déjeuner, « El Correo de Domingo » m'envoie un écho de la douce France : « los disparates de Chirac ». À Belorado, à l'heure du déjeuner, c'est la fête au refuge : vin de Navarre et chansons. Mais il faut repartir vers Villafranca et les Montes de Oca : froid, chemin difficile, caillouteux. Petit hôtel borgne, routier, parking des 40 tonnes de la route de Burgos. « La route tue le chemin » ai-je noté dans mon carnet de bord.

Montes de Oca-St Juan de Ortega-Burgos

Paysage d'Écosse après Inverness ! Une belle étape comme je les aime, sauvage, montagneuse, aride, rocailleuse. Beau temps froid (6-7 degrés).

Discussion avec la sœur du prieur de San Juan Atapuerca, accueil par Luis Juez au « Palomar » (le colombier), menu gastronomique à 50 francs ! Arrivée difficile à Burgos sur la nationale, 6 km de camions. Très fatigué, je m'abats dans le premier hôtel venu. Le hasard fait bien les choses : l'hôtesse s'occupe de mon linge et me bichonne !

Visite en bus de Burgos : cathédrale, tapas. Dormir !

Vive les hôtels : 1ère nuit excellente. Mais le périple d'hier a laissé des traces : contracture à la cuisse droite, qui m'obligera à me masser de façon continue et discrète au baume du tigre (indispensable).

Au départ de Burgos, distribution de ce fameux baume à une colonie de jeunes espagnoles estropiées. Beaucoup de blessures. Poches de glace sur les genoux et larmes de l'abandon inévitables.

Très beau chemin, le dernier pendant plusieurs jours. Celui qu'on imagine, sauvage, rocailleux, poétique, jusqu'à Castrojeriz dont le refuge est tenu par un « sergent major » barbu et pittoresque, qui vous réveille au son de la trompette, mais vous prépare un café au lait au petit déjeuner... Un tendre !

La Castille


Entrée en Castille. Le chemin est en grande partie bétonné. Découverte de « Palencia », plaisante campagne très irriguée, jusqu'à Frómista. Je boite, pense m'arrêter au refuge en début d'après-midi, mais le cow-boy de l'accueil m'en dissuade. Finalement, en compagnie de deux norvégiennes « Caârie and Toune », j'irai jusqu'à Carrion de los Condes. Total : 45 km ! Difficile de se nourrir, cafés minables...

Vendredi 20 : en route vers Sahagun. C'est la partie la moins plaisante du Chemin. Huit heures et demie de marche sur le bitume. En fait, la « Autovia camino de Santiago » a supprimé le Camino dans ce secteur. Après deux refuges, petit hôtel sympa. Récup. Je dors onze heures d'affilée, après avoir parcouru 160 km en quatre jours !

Moins de quatre heures pour rallier El Burgo Ranero (17 km), frontière du León. Bien reçu au refuge. Le « Racimo de Oro », vino de la casa, c'est du brutal ! Agarrarte que hay curvas ! Je pense beaucoup à la famille...

León
(dont le nom vient de la légion de l'empereur Galba). On devine de loin la ville dans le plateau castillan, car c'est là que planent les nuages noirs. Il pleut et, dans l'ensemble, à l'exception chanceuse de la montée du Cebreiro, il pleuvra jusqu'à St Jacques.

Mais d'abord Mansilla de las Mulas : accueil charmant par une responsable du Chemin, mais nuit horrible au refuge. C'est la fête régionale et le refuge est bondé ; pétards, ronflements et bruits divers. Réveil au milieu de la nuit par des départs précipités.

Mansilla-León : traversée, cathédrale, palais des anciens rois, junta. Mais le chemin se dédouble sans prévenir et m'envoie vers... Oviedo ! Un ange gardien, encore un, me remet sur le Chemin. Dix kilomètres pour rien.

León-Villadongas par l'église de la Virgen. La nationale 120 est omniprésente : 300 km de béton au total !

Voilà la campagne ! De Villadongas à Astorga, par le Bierzo et son vignoble, c'est magnifique ! Rencontre avec le « chien blanc » tout droit sorti du roman de Coelho. La peur. Se contrôler à tout prix. Faire comme s'il n'existait pas. C'était juste ! Une belle frousse !

Le « confortable » refuge du guide a deux douches pour 40 lits. Très belle ville. Cathédrale. Le baroque est roi. Rencontre avec un groupe de Parisiens. Mais aussi Sonia aus Nürnberg et Isabel de Bilbao.

Une étape intense : Astoraga-Rabanal-El Acebo. Départ à 6h15 pour éviter la ruée aux lavabos !

Pluie, cape norvégienne. Rencontre avec un capitaine de la Rijkwaerts (gendarmerie néerlandaise).

Premières tombes des morts du Chemin... Ceux que l'épuisement a laissés définitivement au bord de la route. Impressionnant ! Pause à la Posada de Caspar. Je me perds et rencontre un mouton, tout aussi perdu.

Nous sommes tous les deux bien loin du troupeau ! Foncebadón, village abandonné, oublié, massacré... La « Cruz de Ferro » qui fait partie de la légende du Chemin. Au Moyen Âge, le pèlerin y déposait une pierre de sa maison pour que St Jacques en assure la protection. Aujourd'hui, on y dépose une pierre du Chemin, au nom de tous les siens. Les « templiers » à Manjarín qui tiennent un refuge pittoresque n'ont de templiers que le nom et semblent plutôt échappés du film « Easy Rider ». J'y rencontre Céline de Grenoble. Dîner en groupe de tous les continents à El Aceibo.

Vers Ponferrada et Villafranca


Magnifique descente. Abandon de Céline (les chaussures...). Tapas à Ponferrada et sa magnifique citadelle. Puis 23 km difficiles vers Villafranca, au pied du redoutable O Cebreiro. Je m'abandonne aux délices de Capoue et m'installe au « parador » qui me traite en pèlerin et me fait un prix d'ami. C'est intense : une vraie baignoire (la première), le luxe. Un petit déjeuner comme jamais !

Le Cebreiro


Tous les guides le présentent comme la terreur du Chemin. Il l'est en effet dans sa dernière partie (12 km, très très raides), mais le beau temps est revenu, juste le temps de l'escalader. Mais d'abord l'Autovia del Noroeste. Travaux gigantesques pour relier le León. Cinq km de transition et huit km de chemin très vertical, caillouteux, où passent des troupeaux de vaches. C'est sauvage et magnifique. Ne pas perdre le rythme, bien arrimer le sac avec la bande ventrale pour faire corps avec lui. Je bénis l'équipement relativement léger que je porte (moins de dix kilos).

Refuge du désordre, sans âme et sans accueil. Je loge chez l'habitant. L'ama de casa est épatante et s'occupe de mon linge. L'église. Les huttes primitives. Dîner rouennais...

Le Monastère de Samos

Descente du Cebreiro, le Chemin tel qu'on le rêve ! Et ce sera pareil dans toute la Galice. Petits villages moyenâgeux avec leurs églises bordées de tombes. Des chiens partout. Je me perds dans le « cortado ». Traversée de « rios ». Chute (la quatrième) sur le ciment... Déception : une station-service où les poids lourds se succèdent est adossée au monastère qui nous sert de refuge.

Samos-Sarria-Portomarín


Le Chemin parle : « Deviens ce que tu es ». Nous y reviendrons. Pont détruit en rase campagne. Cinquième chute ! On se perd, le groupe se divise. Je choisis la nationale. Rencontre d'Eliana, l'Inca de Cuzco… un TGV que je n'arrive pas à suivre.

La Galice est l'exemple de ce que j'imaginais du Chemin. C'est le « pays celte », un mélange d'Irlande (les murets) et d'Écosse (les bois), avec un zeste de Basse Normandie (l'Orne). Mais le chemin est très dur, rugueux. Épuisé par ces 34 km difficiles, je m'écroule à 20h30, non sans avoir lu mon horoscope dans El Progresso : « Día en donde usted se sentira cansado. Busque tiempo, le conviene un respiro, disfrute de si mismo ».

Portomarín-Mellid


Je m'ouvre à mon ami argentin, Angel, de mon projet de rallier Mellid en une étape (39 km). Réponse : « j'ai 56 ans, je ne veux pas mourir ». Pluie battante. Rencontre du jeune Paco, Mexicain, sans le sou, poussé par la foi. Le Chemin l'aide à faire le point. À mi-parcours, il avait, me dit-il, déjà les réponses à ses questions. Il reconnaît que certaines parties du Chemin sont pénibles, mais ne pense qu'à recommencer. Accueil magnifique dans une petite auberge. Discussion avec les patrons sur l'Europe et ses effets bénéfiques pour la région. Ils n'ignorent rien du FEDER et du FEOGA. L'Espagne est très concernée par l'action de l'Union européenne, me disent-ils. Pèlerin et messager de l'Europe : fierté de ce nouveau statut.

Un camino très frais ; huit jours de pluie depuis León. Comme le dit le proverbe : « En abril, aguas mil » !

Mellid-Arzua-Arca-Lavacolla


Je pensais aller à Arca (33 km), mais me trouve pris dans un nœud autoroutier. De fil en aiguille, je ferai douze km de plus pour une avant-dernière étape près de l'aéroport de Santiago. Je rencontre Denis, cadre scientifique qui s'interroge sur sa reconversion professionnelle, ainsi qu'une vingtaine de jeunes madrilènes, porteurs d'une croix. On parle du Réal et de Zidane (cocorico !)

1er mai : petite balade de huit km jusqu'à St Jacques

Visite de l'immense centre universitaire de Monte del Gozo. Longue traversée de St Jacques. Je m'attendais à plus d'émotion à l'approche de la cathédrale. Elle me saisit cependant quand je reçois la Compostella : « Capitulum hujus Almae Apostolicae et Metropolitanae Ecclesiae Compostellanae, notum facit Doctorum Gerardum Bokanowski », mon premier diplôme acquis à la force des mollets. À côté de moi une femme pleure, recalée. Il lui manque quelques justificatifs (les précieux cachets que l'on appose sur le credencial). À la sortie, la CGT manifeste devant la cathédrale et chante l'Internationale. Contraste ! La vie séculière reprend.

Messe des pèlerins à midi. Immense foule. Le grand encensoir accroché aux voûtes se balance dans la nef. Sont présentes quelques figures du Chemin : Paco, le « capitaine », Eliana, Denis... Déjà des « vétérans de la longue marche » !

Tout d'un coup, la fatigue m'emporte. Allongé sur le lit dans un hôtel près de l'aéroport, je revis le voyage avec ses paysages, ses visages, son exigence de tous les instants, ainsi que son enseignement lié aux messages du « voyage intérieur », que je relaterai dans le prochain et dernier article.

VERS SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE

Le voyage intérieur
 
(Troisième partie)

Je n'écris pas qu'avec la main ;
mon pied veut toujours être aussi
de la partie. Il tient son rôle bravement,
libre et solide, tantôt à travers champs,
tantôt sur le papier.

             Nietzsche, « Le Gai savoir ».

« L'automne est propice aux rêves », ai-je écrit, dans la première partie de cette relation (Le voyage virtuel), en indiquant que cet appel du Chemin était une recherche (retour sur soi, tentation d'arrêter la machine...), une interrogation (qui suis-je ?), avec la conscience rimbaldienne du « Je est un autre » et en même temps une rencontre espérée avec cette « Voie lactée » parcourue pendant douze siècles par les caminantes de toute l'Europe.

Autant le dire tout de suite, au risque de décevoir les mystiques, je n'ai pas rencontré Charlemagne, pèlerin, dit-on, du IXe siècle, ni Dante qui écrivait quelques siècles plus tard : « La conscience européenne est née en même temps que les pèlerinages à la tombe de Galice ».

Pourtant, nous le verrons, le Chemin parle.

Si je me dépouille, quelqu'un me parle


Tout d'abord, on se dépouille : partir de la gare du Midi dans la tenue ésotérique du randonneur pèlerin, sac au dos, polaire bien arrimée, en baskets avec chaussures de marche dans un filet, et prendre notre Euro-TGV au milieu de « ceux de l'ancien monde » (costume gris, attaché-case, gsm bourdonnant, voire PC clignotant), dont je faisais jusqu'à présent partie, est plus qu'un symbole. Le dépouillement de l'habit induit celui de l'esprit.

Pendant le trajet d'approche, vers le col du Somport, on s'interroge, on fait le point sur son cheminement professionnel, la vie des siens, des amis et des proches. Puis une voix interrompt la rêverie : « Est-ce que j'ai donné un sens à ma vie ? Est-ce que je vais donner un sens à ma vie ? ».

« Si je me dépouille, quelqu'un me parle » ai-je noté à la première page de mon journal de bord. Réflexion dont je mesure seulement aujourd'hui la profondeur. Je continue cette première page du journal : « Est-ce que cela veut dire que nos contraintes, vraies et fausses, notre « Homme agi », notre être civilisé, notre masque, nos routines, notre rôle social, nous empêchent d'entendre cette voix ? ». Il me semble aujourd'hui que quelqu'un a déjà dit cela mais je ne l'ai pas mesuré sur le moment. Il y a des choses tapies en nous que notre agitation nous empêche de percevoir. Pascal l'avait dit autrement et beaucoup mieux.

Le Chemin, la descente du Somport dans la neige, le brouillard et les gaves m'engloutissent. Ultreia ! (marche avec courage!)

À l'abbaye de Leyré (2e jour), mon grand souci est de savoir si, après le dîner, je vais pouvoir quitter la table dignement, tant l'effort a été grand (j'ai tout du manchot sur sa banquise, ai-je noté), en concluant le bilan de la journée, « de beaux paysages, mais pas la magie du Chemin ». Le lendemain matin, sommé de partir par les matines endiablées du frère carillonneur, je décide de visiter l'église romane de l'abbaye.

Un adolescent d'autrefois


C'est le choc ! La rencontre avec cet « adolescent d'autrefois », des années cinquante, reclus dans une école religieuse du centre de la France. La messe en grégorien, dite par 13 officiants en surplis violet au milieu de 30 moines en noir, dans une nef dépouillée surmontée d'un Christ en croix sous une Vierge à l'enfant, avec la musique cosmique d'un orgue invisible, me fait revivre les liturgies latines qui rythmaient la vie quasi monacale des blouses grises que nous étions alors.

Intense émotion... Tout ce passé de mes 13 à 16 ans m'a sauté au visage. « Ce que je suis, je le dois à cet adolescent qui trottait sous la pluie de décembre », notait Bernanos. Quelqu'un avait organisé cette rencontre avec cet autre moi-même, hors du temps.

Songé à Proust de « La Recherche », (Du côté de chez Swann) : « Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir ».

Comme je devais le vérifier souvent, la « Magie du Chemin » opérait toujours quand on ne l'attendait pas, quand on ne la sollicitait pas.

Jamais seul


Et puis, d'une certaine façon, on n'est jamais seul. Ou plutôt, quand on l'est, nos proches sont présents dans nos pensées, et pas seulement nos proches. Tous ceux qui depuis ma plus tendre enfance m'ont aimé, soutenu, appuyé, élevé, étaient là. Je sentais la présence de « Naneu », la sœur de mon arrière-grand-mère que l'on obligeait le bonhomme de cinq ans que j'étais à embrasser, alors qu'elle piquait, la tendre, comme un grenadier de la Garde impériale, et dont l'œil bleu laissait filtrer l'émotion furtive. Et tous les autres, sortis de l'ailleurs, mais bien présents, attentifs et affectueux.

À l'aube du septième jour


Mais le Malin veillait, et m'avait, comme toujours sans prévenir, fixé rendez-vous à Viana, à l'Hostal Ezequiel, à l'aube du septième jour. L'étape avait été rude. Arrimé à mon sac, j'avais lourdement chuté sur les pierres glissantes et dévalé la pente en tentant de me retenir. Douleur persistante à la jambe droite au-dessus de la cheville, à la lisière de la chaussure, qui me fit terminer l'étape en boitant. Chambre sans eau de trois mètres sur trois. La nuit, je me lève et constate que la mécanique est enrayée ; je ne peux pratiquement plus marcher ! À partir de 6 heures, l'église d'à côté, de quart d'heure en quart d'heure, sonne... le glas ! Le miroir me renvoie l'image d'un visage tuméfié par les glaces du Somport. Il me faut donc rentrer.

Finie l'aventure... ces mois de préparation et d'attente, la retraite piteuse, le Chemin me rejette ! J'imagine le retour en train vers Bordeaux.

Puis, la voix intérieure : « Tu dois aller jusqu'au bout. Ultreia ! Marcher jusqu'à la limite de tes forces, jusqu'à ce que tu ne puisses réellement plus avancer ». Cette résolution me fait descendre, en boitillant, les chaussures à la main, jusqu'à la réception. J'entre dans mes chaussures et je sors. Plus rien ! Plus aucune douleur. Calme du lever du jour. L'épreuve est terminée. Plus jamais cette blessure ne se rappellera à mon souvenir...

J'avais vécu, ai-je analysé, ma « Tentation du désert » ! Le dialogue entre Jésus et le Malin me revenait à l'esprit : « Pourquoi, entreprends-tu tout cela ? À quoi bon ? Ne serais-tu pas mieux là-haut, aux côtés de ton père ? »

Leçon éternelle que le Chemin venait de me rappeler : à chaque fois que nous entreprenons quelque chose qui nous transcende, quelle qu'en soit la nature, il y a toujours une voix qui nous interpelle quand les premières difficultés apparaissent : « À quoi bon ? Ne serais-tu pas mieux, près des tiens, dans ton rail, ton confort, tes habitudes, ta routine traditionnelle ? Tu ne dois pas chercher à pénétrer de l'autre côté du miroir ». Des forces ferment le Chemin de la Vérité, du voyage intérieur.

Caminante

C'est une présence féminine, celle de Minnka, la Gitane, qui me fera reprendre le fil de St Jacques, illustration de « ces compagnes de voyage dont les yeux, charmants paysages, font paraître plus court le chemin », comme l'a chanté, si joliment, Georges Brassens.

Le soleil revient : c'est Logroño, le lac de la Granjera, les bars où les familles espagnoles, toutes générations mêlées, font la fête en habits bariolés, où les éclats de voix se mêlent au débit permanent d'une télévision que personne n'écoute ni ne regarde.

Traversée des Montes de Oca. Déception ! L'inoubliable cathédrale de Burgos, n'est qu'un immense chantier.

La traversée de la Castille sur des routes et des chemins en dur me fait accélérer. C'est d'abord un effort physique, avec des étapes de 45 km. Comme je l'ai noté, la Autovia Camino de Santiago, prestigieuse réalisation du FEDER, le Fonds européen de développement régional, a effacé l'antique chemin.

Les anges gardiens


À León, je mesure l'utilité des anges gardiens. Je m'explique ; à chaque fois que j'ai hésité ou que je me suis perdu, quelqu'un est apparu sur le Chemin (un paysan, une ama de casa) pour me remettre dans la bonne direction. Je les ai appelés les anges gardiens. À León donc, le chemin est doublé, ce qu'aucun guide ne m'a indiqué. En suivant les flèches jaunes, me voilà parti vers Oviedo, vers les fières et lointaines Asturies. Je parle à un petit garçon dont le père me remet dans le droit chemin. Petite escapade supplémentaire de 15 km.

Puis ce sera l'épreuve du chien dans un endroit proche de celui où Paolo Coelho a lutté avec le chien noir, tout un symbole. Ce fut un gros chien blanc qui s'est approché de biais, en grondant. Comment ai-je fait pour faire celui qui ne s'apercevait de rien et continuait sa route sans varier d'allure ? Il a hésité à happer ma main gauche. J'ai pu continuer.

Rencontres


Les rencontres sont multiples. On parle anglais, français, je me débrouille en espagnol et en allemand. L'Europe est largement représentée mais aussi l'Amérique du Nord (Canada et États-Unis), Centrale (Mexique) et du Sud (Brésil, Argentine, Pérou). Comme je l'ai écrit précédemment, on parle peu de foi sur St Jacques, mais elle est bien sûr omniprésente. Il y a ces couples âgés, voyageant à leur rythme et qui veulent, en six semaines environ, aller se recueillir sur la tombe de l'apôtre... avant leur mort. Impressionnant. Des jeunes, souvent désargentés qui trouvent chaleur et réconfort dans les refuges. Et tous ceux, dont de nombreuses femmes voyageant seules, qui se trouvent à un moment carrefour de leur vie, professionnel ou affectif.

Le Chemin parle : « Deviens ce que tu es »


Entre Sarria et Portomarín, après la rencontre avec Eliana, l'Inca de Cuzco, trois jours avant l'arrivée à St Jacques, le Chemin parle. Extrait de mon journal de bord : « Prends appui sur ce que tu as, là où tu vis, sur ceux que tu apprécies et qui t'apprécient. Approfondis ta sphère de vie actuelle au détriment des chimères et des faux projets. Appuie-toi sur la réalité de ce que tu es, de ce que tu fais et avec ceux avec qui tu le fais ». Autrement dit, « deviens ce que tu es » pour reprendre la formule de Nietzsche qui, grand marcheur (on dirait randonneur aujourd'hui) lui-même, affirmait : « seules les pensées qu'on a en marchant valent quelque chose » (Crépuscule des idoles).

Il s'agit en définitive de la conquête de la liberté, de sa liberté. L'esprit libre, c'est celui qui « pense autrement qu'on ne s'y attend en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction ou en raison des opinions régnantes de son temps » (Humain trop humain). « Veux-tu t'isoler ? Veux-tu chercher le chemin qui mène à toi-même ? » demande avec force Zarathoustra.

« Celui qui marche sur ses voies propres n'y rencontre personne. Personne ne vient l'aider dans son entreprise : dangers, hasards, méchanceté et tempête, tout ce qui l'assaille, il doit le surmonter lui-même. C'est qu'il a son chemin à lui » (Aurore). C'est aussi l'écho de Machado : « No hay camino, se hace camino al andar ».

« Chaque morceau du corps fabrique du bonheur »

Le plus beau moment ? C'est celui décrit par le poète : « Celui dont les pensers comme des alouettes, Vers les cieux le matin prennent leur libre essor. »
Le matin, « dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne » écrivait Victor Hugo, quand on vient d'ajuster son sac, après la cérémonie des chaussures, quand on sort du refuge vers une direction que l'on connaît, mais sans savoir vraiment où l'on va s'arrêter, quand on perçoit le tout sans vraiment tout discerner, on se sent envahi par le sentiment d'une liberté sans limite, en dehors de toute contingence. Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré pareille plénitude : c'est le miracle permanent de St Jacques, qui dépasse St Jacques.

Bernard Ollivier qui, chaque année, parcourt l'ancienne Route de la Soie de Marco Polo, corrobore le message : « Tous les matins, je me demande si je vais rencontrer un village sur ma route, pouvoir manger, dormir, trouver de l'eau. Et tomber sur des gens merveilleux ou des bandits ». Mais cela est transcendé par la plénitude qu'offre la marche : « cette sorte de jouissance qui survient vers sept heures du matin, une fois le soleil levé, lorsque chaque morceau du corps fabrique du bonheur. Il y a un moment où l'on se sent en l'air. »

Après, quand on est revenu vers la civilisation, ses rites et ses prisons, on revient sans cesse à ce moment unique, à cette passion dont Dostoïevski disait que « quand comblée ou consumée, elle vient à disparaître, elle laisse son hôte privé de désir hormis la soif de devenir esclave à nouveau ».

Le message


Peut-être le lecteur se sentira-t-il frustré par la simplicité des messages que je lui transmets : « Deviens ce que tu es », « Carpe diem » ou peut-être, tout simplement (?) « Apprends à t'approprier l'aurore ». Mais Paul de Tarse n'attendait rien du Chemin de Damas, et tout le monde ne fonde pas une Église.

Paulo Coelho[1] l'a reconnu : « À cette époque, ma quête spirituelle était liée à l'idée qu'il existait des secrets, des chemins mystérieux. Je croyais que ce qui est difficile et compliqué mène toujours à la compréhension du mystère de la vie. Je cherchais à faire de Petrus (son mentor, ndla) le sorcier Don Juan, personnage auquel recourt l'écrivain Carlos Castañeda pour expliquer son contact avec l'extraordinaire. Je croyais qu'avec un peu d'imagination, je pourrais rendre agréable l'expérience du Chemin de St Jacques et remplacer le révélé par l'occulte, le simple par le complexe, le lumineux par le mystérieux.

Longtemps après cette séparation (d'avec son mentor), j'ai compris ce que cette expérience m'avait apporté. Aujourd'hui, cette compréhension est ce que je possède de plus précieux : l'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. Elle me permet de courir tous les risques pour aller au bout de ce en quoi je crois.
Là est, sans doute, l'enseignement principal du Chemin, de son Chemin. Mais il faut l'avoir fait pour le mesurer et le vivre.
L'automne est propice aux rêves...

[1]Le Pèlerin de Compostelle


Olivier Dassault ingénieur, artiste et homme politique

A tout début de l’année 2021, nous avions demandé au Service de presse de Dassault Aviation et à la Rédaction du « Figaro » l’autorisation de reproduire le message de Nouvel An d ’Olivier Dassault tant il était convaincant, remontant, ouvert sur l’avenir.

Il était bien dans l’esprit de la famille Dassault qui a toujours su, sous diverses formes, prendre les airs pour voir au-delà des horizons bouchés. Le dimanche 7 mars 2021, ce petit-fils de grands avionneurs mourait dans un accident d’hélicoptère à l’âge de 69 ans. Son, hélicoptère rivé a heurté un arbre au décollage. Nous n’arrivions pas à le croire ! La semaine même où nous avions décidé de le contacter pour l’associer à un projet de sauvetage d’un pays sinistré que notre Conférence Paneuropéenne de Strasbourg a entrepris.

Tête de facto du groupe industriel Marcel Dassault, président du think tank Génération Entreprise – Entrepreneurs associés, Olivier Dassault était le digne petit- fils de son grand père Marcel qui avait compris le premier dans les années 1920-30 qu’il fallait construire de gros avions en métal. Ami de Jacques Chirac, puis de Nicolas Sarkozy, il était aussi député de l’Oise à l’Assemblée Nationale. La politique était son autre passion, nonobstant la photo comme photographe exposant, la musique comme pianiste et compositeur, les médias comme Administrateur du « Figaro ».

Patron fortuné (361ème fortune mondiale selon Forbes), ce passionné d’innovation, ingénieur de formation, pilote de talent, sportif, intuitif et doté d’une mémoire impressionnante, manquera à la France et à l’Europe, lui qui militait pour la convergence fiscale européenne. Ses sports étaient le golf, la chasse et la plongée sous-marine. Né dans une fratrie de quatre enfants, il avait lui-même trois enfants. (JPP)

Valéry Giscard d’Estaing : un faiseur d’Europe

Il avait demandé à être inhumé non pas avec la pompe due à un ancien chef d’État, mais dans l’intimité, comme un simple citoyen, dans son village, mais dans son propre jardin, auprès de sa fille morte avant lui. La famille, les hobbies, la vie privée passaient pour lui avant la France des honneurs et de la gloriole. Le surdoué Valéry Giscard d’Estaing (2 février 1926 -2 décembre 2020) qui avait dit au lendemain de la réunification de l’Allemagne et du continent en 1989-90 qu’il fallait désormais aller « plus vite que l’histoire » pour faire l’Europe, était tout le contraire du demi-dieu sur son piédestal qui s’appelait de Gaulle et aussi du théâtral et ampoulé Jacques Chirac. Il était modeste, simple, sincère. Il ne voulait pas être encensé. Le culte de la personnalité n’était pas son genre. Il a voulu être proche de la réalité quotidienne des Français. Ses concurrents gaullistes ne l’aimaient pas.

« Giscard », comme on l’appelait, a compris des choses politiques élémentaires que l’ambition personnelle et le culte de la personnalité cachent et, en cela, il ressemblait à Adenauer et à Kohl, quoique bien différent d’eux. Il avait saisi que l’histoire se bricole avec un ou deux amis qui ont une marge d’action et perçoivent dans quel sens la roue tourne et à quel est le bon moment pour la pousser en avant. En faisaient partie à ses yeux le « père de l’Europe », Jean Monnet (1888-1979), et Helmut Schmidt (1918-2015) dont il fit connaissance dans l’appartement du premier « derrière un nuage de fumée », comme il l’a dit en souriant, car Schmidt était accro au tabac. S’appuyant en France tantôt sur les faibles libéraux, tantôt sur les rares chrétiens-démocrates, combattu comme Monnet par les nombreux gaullistes anti-européens, il trouva dans l’énergique Allemands Schmidt un supporter solide. Tous deux parlaient bien anglais et étaient des esprits rationnels. Ils firent de l’Europe la réalité politique qu’elle est aujourd’hui, cette Europe « saisissable à mains nues », comme l’a dit plus tard Helmut Kohl, et non pas celle des mots creux et des envolées rhétoriques sans réalisations concrètes à la manière néogaulliste.

On lui doit la première élection du Parlement européen au suffrage universel qui a institué en 1979 la souveraineté européenne par delà les nations, mais aussi la création du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement car il a vu qu’il manquait à l’Europe un exécutif et que l’illusion de faire l’Europe en supprimant ses États était utopique, simpliste et dépassée. Surtout, c’est à lui et à Schmidt que l’on doit ce qui fait aujourd’hui le ciment de l’Europe, à savoir l’Union économique et monétaire symbolisée par l’euro. A eux deux, ils ont réalisé en 1978 la performance arithmétique de réduire et stabiliser les variations des taux de change monétaires, la « guerre des monnaies », ce poison pour l’économie et l’union, en créant une monnaie virtuelle de référence l’écu qui deviendra sous Kohl et Mitterrand l’euro, et un fonds commun des banques centrales, embryon de la Banque Centrale Européenne.

Les autres pays européens adhérèrent à ce projet franco-allemand, excepté la Grande-Bretagne que Jean Monnet avait faite entrer dans la CEE. Bruxelles vient de mettre un point final à cette aventure anglaise. Enfin, Giscard fut l’inspirateur du traité de Lisbonne qui a remplacé en 2009 la constitution européenne qu’il avait conçue, rejetée en 2005 par référendum en France. Le président gaulliste Chirac avait réussi à faire échouer ce grand projet européen en imposant à Giscard d'Estaing de le soumettre aux aléas des caprices populaires. "Lors d'un référendum, les gens ne répondent pas à la question qui leur est posée, mais à une question qu'ils se posent", nous a dit par la suite Giscard d'Estaing lors d'une entretien à l'Hôte Georges V à Paris.
C’est en 1978-79 que dans les sondages en France, la peur de l’Allemagne tourna à l’admiration et qu’aux yeux des Français la République fédérale d’Allemagne devint la meilleure alliée de la France. Nombreux étaient même ceux qui voulaient un gouvernement commun franco-allemand de l’Europe. Quel magnifique succès venant d’un homme qui était né à Coblence, fils d’un occupant français, et qui s’était engagé à 18 ans pour libérer Paris des occupants allemands !